Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

En mai 1968,  j’avais dix-huit ans et deux obsessions : m’affirmer comme le meilleur footballeur de l’équipe fanion de ma petite bourgade et ajouter Hélène, Françoise, Marie, Colette, Jacqueline, Annick, etc. à mon tableau de chasse. Le baccalauréat philo qui se profilait me motivait nettement moins, tout comme ne m’intéressait nullement ce qui présentait le moindre signe de sérieux ou de gravité, dont la politique. Je ne voyais pas comment eût pu se manifester mon plaisir de la côtoyer comparativement à ceux que j’éprouvais quand je courais après le ballon ou après les filles !

Mais un bienveillant hasard me guettait au détour de ma vacuité. Deux amis, nettement plus citoyens que moi, me convainquirent de les accompagner à une réunion où se produiraient un membre du PSU (on m’en expliqua le sens) et un représentant des étudiants, venus tout exprès du chef lieu de département pour haranguer les foules et plaider la cause d’une révolte qui ne me concernait pas. J’acceptai, par jeu.

A peine entrés dans la salle enfumée, nous fûmes assaillis par les quolibets de quelques vieilles barbes qui nous reprochèrent, tout de go et avant même de nous saluer, de ne pas être majeurs ni d’avoir, comme eux, fait la guerre ! Nous les laissâmes à leurs aigreurs pour aller nous asseoir. C’est alors que, deux rangs de chaises devant moi, je vis mon père, entouré de Mimile et Fernand, cheminots comme lui et comme lui grands amateurs de sauvignon.

Il ne m’avait pas vu. La séance fut houleuse, parfois violente, mais je ne m’en souviens pas bien. J’ai passé ma soirée à regarder mon père écouter attentivement les orateurs. J’étais stupéfait, abasourdi qu’il fût là.

D’une famille de taiseux, surtout dans la lignée des mâles, mon père et moi échangions peu, en tout cas jamais un secret ou une opinion. Etait-ce pudeur, timidité ? Nous vivions chacun notre vie, sous le même toit, lui auprès de sa femme, moi auprès de ma mère, qui était pourtant une seule et même personne. Nous disposions de sa compagnie chacun à notre tour ! Elle nous servait de truchement pour que la communication se propageât de l’un vers l’autre.

Lors de ce sacré meeting, il se leva une ou deux fois, à l’unisson de Mimile et Fernand, pour faire taire les furieux qui conspuaient les orateurs. Mieux même, en une occasion il hurla : « Fermez vos gueules ! ». « Fermez vos gueules ! », reprirent en écho Fernand et Mimile, encouragés par un nombre croissant d’auditeurs.

A la toute fin de la réunion, une pétition destinée à soutenir le mouvement social fut proposée à la signature des présents. Après que mon père l’eut paraphée, il se retourna.

J’étais derrière lui.

Il me tendit son stylo.

Je signai à mon tour, sous son regard.

Il me donna une tape sur l’épaule et partit sans un mot.

Moi, en mai 68, j’ai rencontré mon père.