Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Salut Henri,

Après avoir avalé goulûment les premières gorgées de ton fameux cocktail de nouvelles, je m’en suis délecté plus délicatement, gardant un peu longtemps en bouche le texte toujours très imagé : « février jouait les mars en aspergeant d’une giboulée glacée », ou comme lorsqu’il s’agit par exemple du « contour baveux du cœur » tatoué sur le bras de Paulo, pour ne citer que cela.

Que l’historiette ou le récit soit décalé ou plus réaliste, que l’on soit dans la pure fiction ou, à mon humble avis, dans quelque chose de plus personnel, c’est souvent cocasse, toujours soigné, parfois truculent ou croustillant (c’est d’ailleurs là que, à mon goût, tu excelles encore plus qu’ailleurs : les scènes un peu grivoises). J’envie souvent ta concision. En deux coups de cuillère à pot, tu construis quelque chose d’excitant, en mettant avec maestria la touche sur le détail évocateur.

Oui, je trouve que tu es fortiche pour tracer une situation, un décor, un environnement en deux coups de pinceau, comme les peintres impressionnistes, et pas seulement dans les passages érotiques. Ça peut peut-être te paraître étonnant, mais je me souviendrai toujours de la scène du bal de Sous l’aile du Concombre. Cette faculté à évoquer un lieu, un contexte, une atmosphère en quelques phrases, et à nous y installer, on la retrouve par exemple dans la description de la pluie diluvienne ou de l’entrée des habitués au café de Resto de la nuit. Et puis l’observateur n’est jamais loin de l’impressionniste : « Ce n’est que lorsque mes poumons étaient au bord de la saturation que j’expirais par saccades, comme les femmes le font pour accoucher sans douleur », « une vilaine scoliose lui tordait l’allure » …

Par ailleurs, si on n’échappe pas à la drôlerie née de certains personnages singuliers et de leurs actions (la lune bleue, l’équilibre, Raymond Einstein…), à l’émotion suscitée par des textes un tantinet plus sombres (le resto de la nuit), tu ne loupes jamais l’occasion de placer de-ci de-là une belle pensée ou réflexion : « Voilà bien le lot des jalousies frustrées. Un mélange du plaisir de n’être point trompé et de la déception de n’avoir rien découvert », « mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès. Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile », ou encore : « Quand on n’a pas l’habitude, mieux vaut se préparer avec minutie, parer à toute éventualité ». Je t’aurais sans doute d’ailleurs piqué la dernière dans mon roman Carte postale si j’avais lu ton recueil plus tôt.

Quel que soit le ton adopté, du texte le plus touchant au plus loufoque, tu trouves toujours le moyen d’y coller une chute pertinente, souvent surprenante. J’adhère. Mais, pour faire court, ce que je préfère par-dessus tout au fil de tes lignes c’est le sens de la formule. Oui, s’il y vraiment un truc sur lequel j’incline mon chapeau, même si je n’en porte que rarement, c’est bien ça, le sens de la formule, j’ai noté : « Moi, je suis d’extrême moche », « nous avions bu sa jumelle un soir de fruits de mer », toujours très imagée, « en réponse aux profondes gerçures de l’ironie, il rêve entre chien et loup aux oiseaux planeurs s’aplatissant sur une mer encore tranquille », « il déplia sa longue carcasse pour l’offrir au public », « il y a de la haine qui ruisselle entre eux », « là où des cellules jouent à la roulette russe en préparant ma mort », « ça vaudrait un pincement d’oreille napoléonien pour grognard méritant », « un orchestre brésilien bricole un air de samba dans la rue Close »…

Mais je pourrais au moins en remplir trois pages…

Gilles