Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

mortLes progrès de la science aidant, notamment l’amélioration de la Nuclear Selectivity (NS), les Bons, ceux qui s’efforçaient de faire régner partout le Nouvel Ordre Mondial, et qui détenaient tant la force morale que la force nucléaire, allaient régler son compte à la Méchanceté. Celle-ci venait enfin d’être identifiée grâce aux performances d’une nouvelle génération d’ordinateurs surpuissants.
Rappelons qu’à l’époque, le transfert technologique de l’homme vers la machine s’était accompagné d’un transfert de la pensée et de l’intelligence. Autrement dit, les hommes, mais seulement pour quelque temps encore, pourraient traiter d’égal à égal avec les microprocesseurs.
Les computers, affichant donc une surprenante lucidité pour des machines, avaient corroboré le diagnostic officieux des hommes et lui conféraient une légitimité scientifique : la Méchanceté n’était ni blanche, ni démocratique, ni chrétienne. Ouf ! Elle émanait donc d’autre part mais d’où ? Restait à en déterminer l’origine. Le Grand Conseil International des ordinateurs blancs, présidé par Mutatis Mutandis III, fit parvenir ses conclusions : si la Méchanceté n’était ni blanche, ni démocratique, ni chrétienne, la solution était d’une simplicité binaire ! La Méchanceté venait de partout ailleurs.


Prenant le relais de ces conclusions, un séminaire inoubliable réunissant les représentants du monde non méchant (que nous appellerons les Blancs par commodité puisque ceux-ci, bon gré mal gré, étaient en majorité chrétiens et démocrates depuis la mort du communisme) se pencha sur le règlement de son compte à la Méchanceté. Assistés des plus grands cabinets-conseils qui étaient les seuls à parler couramment le langage des machines, les représentants s’accordèrent sur une Charte des Nations Réunies. En substance, on y affirmait les nouvelles finalités d’un monde enfin propre, dédiées à l’innocence des petits enfants blancs (comme on le voit, l’orientation de la réflexion était purement écologique).
Un deuxième séminaire, tout aussi inoubliable que le précédent, fut consacré à la mise en œuvre des moyens nécessaires à la Purification. Ce fut là qu’on en arriva à la difficile décision d’avoirs recours à une Nuclear Selectivity enfin au point.
Un mot sur cette « NS ». Dans le droit fil des expériences capitalisées quelques années auparavant dans le cadre de la guerre du Golfe, où avait été testée avec des armes conventionnelles la technique dite de l’intervention chirurgicale, les crédits de recherche des pays blancs avaient été affectés, en priorité, au développement d’un programme cette fois-ci dévolu à la NMW (Nuclear Micro War). Il s’agissait de franchir un nouveau degré dans la précision d’intervention militaire, de fabriquer une arme à fragmentation composée de mini charges nucléaires à têtes chercheuses, équipée d’une intelligence intuitive, lui conférant autonomie d’intervention et capacité de choisir. Ainsi pourrait-elle, l’arme, à sa conditionnée guise, avec le pragmatisme et le détachement d’un chasseur de papillon paisible et pacifique, choisir et atteindre ses cibles.
Grâce aux efforts soutenus des populations des pays blancs qui acceptèrent qu’on détournât les fonds sociaux destinés à l’enfance malheureuse du tiers-monde pour les consacrer à la NMW, les choses avancèrent de façon significative, en plusieurs étapes, par discriminations successives.

En premier lieu, cinq années furent nécessaires pour élaborer une arme nucléaire « positive », c’est à dire ne faisant pas du mal pour faire du mal, ce qui eut été odieux pour des chrétiens, mais œuvrant dans la perspective globale du bonheur d’une certaine humanité, telle que les ordinateurs l’avaient définie.
On estima en haut lieu être arrivé au résultat conceptuel escompté lorsque, à l’issue d’essais filmés par CNN en direct live, les « victimes » (vite rebaptisées « élus ») dont le choix incombait pour l’instant à chaque bombe puisqu’il n’y avait pas encore de véritable politique d’utilisation de la NMW, moururent avec un étonnant sourire aux lèvres.
En dépit de la qualité du résultat, un débat crucial s’ouvrit et secoua toutes les chancelleries blanches. Certains, du parti des Dubitatifs Agnostiques Universels (des anciens de Gauche), vite taxés de mauvaise foi par les autres – de l’immense majorité des Réalistes Œcuméniques, un peu plus franchement blancs que les contestataires-, soutinrent qu’il ne s’agissait pas d’un sourire qu’on constatait sur les lèvres des vic… des élus, mais d’un rictus. Il fallait trancher. La question était grave. Sourire, et on continuait ; rictus, et on arrêtait. On reprenait tout à zéro.
La situation fut débloquée de façon cocasse et inattendue. A une conférence présidée par le grand pays blanc, le grand président du grand pays blanc éternua en plein discours. Bien malgré lui, des postillons volèrent jusqu’au premier rang des invités et atterrirent sur le visage d’une journaliste décolorée, la bouche lippue, à la peau encore brune malgré tous ses efforts pour dissimuler sa couleur originelle. Elle commença par grimacer de dégoût en s’essuyant d’un revers de main, puis, devinant le malaise du fautif, quand même président du grand pays blanc, elle surmonta son écœurement pour offrir ce qui ressemblait à une sourire de circonstance. Le président pressentit l’aubaine.
— Rictus or sourire ? demanda-t-il.
Elle n’hésita pas.
— Sourire, she said.
On glosa sur l’incident. Sciences et Mort sortit un numéro spécial sur le rictus et le sourire. On décréta qu’un tel cas pouvait faire jurisprudence. On clarifia les choses. Par précaution, le terme de rictus fut supprimé des dictionnaires. Cela tombait d’ailleurs dans une conjoncture favorable puisqu’à un moment où, pour lutter contre l’analphabétisme, on simplifiait les orthographes en regroupant sous des termes identiques les mots qui comportaient des acceptions voisines. Ce fut à cette époque, qu’à force de regroupements, puis de regroupements de regroupements, on finit par ne plus avoir besoin du terme de synonyme.
Pour plus de précisions, ajoutons que la diminution sensible du volume des dictionnaires qui s’ensuivit fut la source d’une crise de l’industrie papetière.

Mais revenons à la Nuclear Micro War, la NMW. On s’accorda sur la capacité d’élection de chaque bombe : 17913 personnes. Un commentaire sur le nombre. Il n’était pas le fruit d’un quelconque hasard. Que nenni ! Il équivalait au nombre de vaches qu’il convenait de traire chaque matinée et soirée pour assurer les tétées de Gargantua. L’écrasante responsabilité du choix du nombre fut laissée à l’entière initiative du pays blanc dont Rabelais était originaire. Ce fut sa valeur ajoutée, morale et culturelle, au développement de la NMW. Un obscur ministre délégué à la Bande Dessinée avait proposé le chiffre 4, par référence aux frères Dalton, mais le président, qui n’était pas contre l’humilité, du moment qu’elle ne traduisait aucune sottise, plaida pour une ambition moins riquiqui et marqua une préférence pour la création nationale.
Les nouveaux essais auxquels on procéda furent consacrés à la vérification de l’exactitude élective, sur des panels supposés représentatifs des peuples à élire, au moyen de vraies bombes mais en modèle réduit. Des pénalités financières extrêmement élevées furent imposées aux entreprises conceptrices, au prorata de l’écart entre les résultats escomptés et ceux obtenus. Sur les dix sociétés concernées regroupées en holding à l’occasion (l’industrie de l’armement était partout privatisée), six sombrèrent en raison de l’invraisemblable médiocrité de leur bilan. Comme cinq d’entre elles ne purent faire face aux pénalités infligées, un modus vivendi fut trouvé avec elles. Elles s’acquittèrent de leur dette en acceptant que leur personnel servît de cobaye. Ce consensus fut assez bien accueilli et ne fut sans doute pas sans effet sur le bon climat social de l’époque.
Dans le même temps, un groupe de travail se réunissait dans le plus grand secret, composé de représentants de tous les pays blancs. Il succédait à un précédent groupe de travail chargé de déterminer sa composition, lui même précédé par un groupe de travail dont il était issu. La procédure, un peu lourde pour qui n’aurait pas compris l’importance du sujet, avait été décidée dans le cadre d’un symposium de synthèse, suite aux conclusions des congrès d’évaluation préconisés par les séminaires de mise à plat.
La mission du groupe de travail final consistait à trouver la solution du même nom, donc à déterminer la composition exacte du peuple des élus.
Pour bien comprendre ce qui suivra, un retour plus détaillé sur certains problèmes de l’époque s’impose.
La terre devenait de plus en plus exiguë au regard de la croissance exponentielle de la population mondiale. L’Office International du Logement avait commandé une étude au cabinet Anderson. Le résultat fut terrifiant. La terre ne serait bientôt plus suffisamment étendue pour offrir à chaque famille blanche l’espace nécessaire pour bâtir une maison Néfix. Ceci conduisait à présupposer qu’il convenait de repenser l’adéquation des plans d’occupation des sols, tout comme d’abaisser les normes de superficie minimale exigible pour l’obtention d’un permis de construire ; donc, carrément, d’amputer chaque lopin de terre de nombreux mètres carrés ; donc de priver la majeure partie de la population blanche de la perspective d’abriter un jour chez elle une caravane sous un garage couvert en fibrociment à droite ou à gauche au fond du jardin. Terrifiant ! D’autant plus terrifiant que l’étude n’avait pas pu prendre en compte les peuples les plus pauvres, donc les plus nombreux, les plus féconds, les moins bien contraceptés mais virtuellement les plus demandeurs d’espace. Impossible donc pour le traitement de leur cas de se baser sur des paramètres fiables, de se servir d’un coefficient multiplicateur sensé, ou même d’une clé de pondération pertinente, du genre de celle qu’on retenait pour le panel de référence des socio-types médians. Ils n’en représentaient pas moins 75% de la population mondiale. L’invasion se préparait !
Le planning familial, le préservatif, le stérilet, le diaphragme, la méthode Ogino, la pilule, abortive ou classique, la tactique du saut en marche, avaient fait long feu pour limiter leur prolifération. Comme si un malheur ne suffisait pas, la mortalité diminuait, le SIDA allait être vaincu. On en était arrivé, c’est dire l’urgence, à une moyenne de vie de trente-sept ans pour les hommes et trente-neuf pour les femmes dans les plus reculés des pays non-blancs.
De plus, qui dit augmentation de la population dit aggravation du chômage. Il y avait donc de plus en plus de gens de plus en plus pauvres ce qui, perversion absolue, amenait les plus nantis des démunis des pays non-blancs, lorsqu’ils trouvaient du travail, à en rajouter dans la surenchère en travaillant inconsidérément pour des salaires de misère, perturbant ainsi l’équilibre économique des pays forts qui, heureusement, étaient plutôt blancs (sauf une douloureuse exception jaune), et disposaient du cabinet Anderson, d’ordinateurs, de groupes de travail pour rester vigilants et rechercher le bonheur contre vents et marées.
Au sein même des pays blancs, la situation n’était pas rose. On se partageait le travail comme un gâteau dont le volume diminuait.
L’écologie faisait fureur. Reprenant le slogan d’un célèbre humoriste du pays de Gargantua, on avait intégralement déplacé les villes à la campagne, posant ainsi le double problème du goudronnage des forêts et du défrichage des Z.U.P.
Et puis, il faut bien l’avouer : c’était un peu le bordel dans la morale, la vraie. Elle était plus ou moins remise en cause par des morales parallèles, morales de sectes, morales marketing, morales gadgets, morales en pin’s. Il n’y avait toujours qu’un seul Pape, mais, tout comme se multipliaient les championnats du monde de boxe (WBA, WBO, WBC, IBF), n’allions-nous pas assister à la multiplication des souverains pontifes ? Cela dit, qu’ils fussent plusieurs eût été sans doute très bénéfique pour s’opposer au déferlement redouté des religions concurrentes, souvent le refuge de plèbes incultes.
Un autre problème était celui de l’éducation. Les tares du système étaient telles que l’écart entre les mieux formés et les plus mal instruits s’accroissait tant et tant que les premiers n’arrivaient même plus à se mettre au niveau des seconds (pas très blancs) pour leur expliquer la différence entre eux.
Côté sécurité individuelle, ça n’allait pas très bien non plus. La sophistication des armes individuelles défensives rendait leurs titulaires, partisans de la légitime défense, plus dangereux que leurs agresseurs supposés. Quel bazar !
Quant au sexe ! Bouh ! Globalement, si on distinguait toujours un homme d’une femme, l’inverse posait problème. Des confusions se faisaient jour.
Ces problèmes internes aux pays blancs contribuaient à un inexorable déclin des valeurs.
Or, comme chacun le sait, pour redresser le monde : rien ne vaut un bon cataclysme ; rien ne vaut un bon électrochoc.
Il convenait de trancher dans le vif. Supprimer le Mal pour redonner sa chance au Bien. Voilà bel et bien l’enjeu !

L’ultime groupe de travail se mit donc à l’ouvrage. Ce n’est pas lui manquer de respect que de préciser que le hasard l’aida dans ses travaux d’investigation qui aboutirent à la Décision. L’un de ses membres, spécialistes du croisement des courbes statistiques, s’emmêla un jour les logiciels. Il fit la synthèse de l’ensemble de ses données critiques sur un seul et même tableau alors que nul ordinateur ne lui avait demandé ! Euh là !
Le résultat ? Étonnant, détonnant, stupéfiant, ébahissant, ahurissant, interpellant, déconcertant, effarant, surprenant, abracadabrant, charivariant, tohubohuant, hourvariant ! La mise à jour des causes du Mal débouchaient vers une unique explication : elles provenaient des différences entre les peuples, surtout des différences des autres. C’était clair : la faute incombait aux non-Blancs !
L’analyse fut développée par les ordinateurs assistés des experts. L’expert-manager fit la synthèse des analyses, puis l’exégèse de la synthèse. La conclusion du rapport de trois pages rassura bien les Blancs. Ben oui, ils n’en menaient pas large. Malgré la rigueur de leur démarche contrôlée par une équipe de déontologues, ils redoutaient qu’on les taxât ni plus ni moins de racisme ! C’est vous dire où pouvait se nicher la mauvaise foi ! La conclusion donc les réconforta. Elle induisait que le racisme (justement) n’était pas né fortuitement d’une perversion regrettable de certains de ses émules (à l’époque à peine les 2/3 de la population blanche), mais la réponse intime et fondée à des réalités latentes mais sous-estimées jusqu’alors, puisque n’ayant pas fait l’objet d’une étude sérieuse.
On devint donc, sans honte, Raciste avec une majuscule. Les partis et religions des Blancs se fondirent à l’unisson sous une même bannière maintenant légitime, puis rapidement légalisée : le R.A.B (Rassemblement Autour du Blanc). On en profita pour dénoncer la séparation de l’Église et de l’État, ce qui fut facteur d’économie puisque les mairies s’installèrent dans les églises et que les députés furent nommés archevêques.
Les Blancs, soucieux de ne pas être taxés d’ostracisme, convièrent les non-Blancs à une présentation de l’étude pour bien leur faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une galéjade. Ceux-ci protestèrent. Voyant cela, l’expert-manager eut beau jeu de leur mettre le nez dans leur caca.
— Ah ! dit-il en substance, vous voyez bien qu’entre nous ça ne marchera jamais !
Il jubila. À la conférence mondiale qui suivit, les responsables des pays blancs commencèrent donc à débattre au grand jour de la façon de régler le problème. Débat riche et fort commenté. On aborda même des points non relevés dans l’étude (ce qui est un peu fort de café quand on connaît le prix d’une journée de consultant-senior !).
Un grand Gaulois, au faciès un peu mat de Corrézien immigré, vitupéra sur les odeurs et sur les bruits causés par les non-Blancs ; un gros d’allure un peu porcine relayé par une maigre tête chauve à l’accent chuintant entonna l’hymne de l’invasion. Doublé sur son extrême droite et stupéfait de l’être, un celte un tantinet suffisant, la bouche en cul de poule, en rajouta avec la jubilation d’un pécheur pardonné (il avait été raciste avant que cet engagement ne soit légalisé et que le terme ne reçoive l’honneur d’une majuscule).
Le monde des Blancs s’organisa donc face au péril, comme on sait. Les militaires étaient maintenant en mesure de se concentrer sur leurs objectifs. La guerre, pardon, la Purification, pardon, la Grande Élection, sans fraude si possible, pouvait commencer. Maintenant qu’on disposait de l’arme idoine, tout comme de bonnes raisons pour s’en servir, il fallait planifier l’action.
Sur une suggestion du pays blanc, celui de Rabelais, qui, décidemment, tenait à ajouter son notoire grain de sel culturel à l’affaire, celle–ci fut baptisée Sumadartson. Une référence à Michel de Notre Dame qui avait su si bien prédire l’avenir, sans computer ni cabinet Anderson. Là, le futur ne serait pas prédit, mais dicté. Bon, et alors ? Par modestie, on suggéra le patronyme inversé qui, il faut le reconnaître, swinguait super quand on le prononçait.
On envisagea dans un premier temps de régler le problème des plus malheureux, des plus défavorisés. Mais on ne choisit pas les plus pauvres. On estima plus futé de donner priorité au traitement des préoccupations d’ordre psychologique. Voilà pourquoi on élit d’abord les Juifs. Trois raisons à cela : premièrement, c’étaient des habitués ; deuzio, c’étaient des riches (il fallait un exemple exemplaire) ; tertio, s’agissant d’un peuple malheureux, il convenait de mettre fin à ses déboires. Le problème, ce fut qu’ils étaient des Blancs. Objection balayée ! Les élire serait interprété comme le signe exemplaire d’une absence de chauvinisme blanc.
On s’entraîna sur Israël qu’on anéantit. Même si la sélectivité de la bombe ne fonctionnait pas encore aux petits oignons, les risques d’élire un non-Juif y demeuraient assez minimes. Dans la semaine qui suivit, les Juifs du monde entier furent rayés de la carte. Alors qu’ils se fendaient la pipe de manière presque indécente, les Arabes les suivirent dans l’Élection, puis les Noirs, puis les Jaunes, puis tous les non-franchement-Blancs.
Ah ! Une anecdote au sujet des Jaunes. Quinze bombes larguées sur Chinatown avaient fait l’objet d’une erreur de programmation. Le responsable du codage, remplaçant au pied levé un ordinateur alité, enregistra « jeune » au lieu de « jaune ». Quatre-vingt-dix mille enfants, de toutes races et religions furent élus lors de ce simulacre de scrutin, dont la petite nièce du président du grand pays Blanc qui supporta l’épreuve avec beaucoup de dignité.
Quelques semaines après la grande Élection, ne subsistaient que les Blancs, blonds ou bruns de poil, chrétiens intègres, plus quelques métis tendance pâlotte (avec au moins 80% de sang blanc).
Parmi les élus, de menues surprises quand même. Ainsi le cas du commandant en chef de l’opération qui, l’idiot, ignorait que sa grand-mère s’était envoyée en l’air avec un indien Gros Ventre !
Si l’on veut bien prendre le temps de regarder une carte du monde de l’époque, on pourra s’apercevoir de l’étendue des résultats de la grande Élection.
Plus d’apartheid en Afrique du Sud, plus de remugles dans Barbès, plus de bordel dans les banlieues, plus de Klukluxklan, plus de classes surchargées, plus d’empapaoutés par les grands singes verts, plus de concurrence nippone, plus de famine en Éthiopie, en Inde, plus d’Apaches rancuniers, d’aborigènes revanchards, plus de gros zizis sénégalais, plus de Blacks pour nous piquer des médailles aux J.O., plus de fabricants de drogue, plus de Rushdie, plus d’ayatollah. Et surtout, miracle du Bien, vertu suprême, aboutissement divin : plus de racisme ! Enfin la paix ! La paix de la Raison ! La paix des sages !
L’histoire eût pu s’arrêter là.
Ce ne fut pas le cas.
D’abord il fallut nettoyer la terre des tas d’élus jonchant les continents. On opta pour des solutions variables, fonction des volumes et des conditions climatiques. Partant du principe que les élus étaient biodégradables à très court terme, l’affaire fut confiée au temps, là où cela ne gênait personne (doit-on rappeler que les charognards, les hyènes, bref toute les espèces animales étaient à cette époque fort bien protégées). On vida des canadairs de Chanel 5 sur les régions les plus chaudes. Les pays polaires furent oubliés. Ce fut une omission bénéfique à la Science puisque, de nombreuses années plus tard, la découverte des populations congelées permit d’intéressantes études sur la théorie du rictus.
Ainsi donc, grâce aux efforts conjugués de la science, de la conscience blanche (white spirit), saupoudrés d’une once de débrouillardise, le monde se paraît des attributs du Paradis.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas encore là.
Je ne me souviens plus où ça a recommencé. En Irlande? En Euskadi? En Bretagne ? En Flandre ? Dans la minorité italienne de New York ? À l’occasion d’une résurgence de la fraction armée des Brigades Rouges ou de la bande à Baader?
À moins que ce ne soit à l’occasion du conflit des camionneurs ? Ou d’un désaccord sur un penalty lors d’un OM/PSG ? Ou d’une engueulade entre mon voisin berrichon et sa charcutière auvergnate ?
En tout cas, moi qui reviens tout juste d’un voyage interstellaire commencé alors que la situation, pourtant théoriquement pacifiée, recommençait à se dégrader sérieusement entre les Blancs eux-mêmes, je me retrouve tout seul Place du Tertre. Plus un humain ! Heureusement, il y a quelques animaux. Près des ruines du Sacré-Cœur, une petite musaraigne effrayée me souffle :
— Tu sais, les hyènes ont enfin réussi à prendre le pouvoir. Elles se sont alliées aux pitbulls. Ça chauffe chez les autres. Ça devrait saigner ! Toutes les espèces entrent en guerre ! Même les paresseux se bougent le derrière !
Et c’est là que j’ai vu passer une colombe tenant dans son bec un couteau.