Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

— Ça va ?
D’un bon bond, je me redresse. Je m’étais endormi dans ma voiture, assommé par une soirée trop arrosée. Il est quelque chose comme 7 h du matin.
— Moyen, dis-je machinalement.
— T’es bien sûr que ça boume ? Coupe donc plutôt le contact.
J’obéis. Je me rends compte que je me suis échoué dans une entrée de champ.
Un couple de jeunes noctambules m’observe.
Elle est grassouillette, engoncée dans un fuseau vermillon à peine sale sur lequel pendouille un tee-shirt chiffonné de la même couleur que l’apéritif anisé dont il vante les mérites. Des boucles d’oreilles en toc représentant des perroquets sur leur perchoir oscillent sous sa chevelure poisseuse. Elle sort de son cabas en vinyle rose une Kronenbourg 1664, me l’offre après en avoir dévissé la capsule d’un geste d’habituée dont la féminité n’est toutefois pas absente.

  • Après ce que j’ai bu, je ne sais pas si c’est bien raisonnable !
  • T’inquiètes ! Comme dit l’autre : « Il faut se faire par la bête qui vous a mordu ! », affirme la jeune femme.

Ce geste généreux me la rend moins vulgaire. Je regrette un peu d’y avoir songé.
Sympa lui aussi qui trinque maintenant avec moi.
— Je m’appelle Paul et je pisse quand je veux !
Je ne m’étonne même pas de sa singulière affirmation.
— Elle : c’est Natacha.
Paul a tout de l’échalas, blond filasse, plus de points noirs que de taches de rousseur. Ses ongles portent le deuil de sa douche et ses avant-bras sont couverts de tatouages dont un cœur au contour baveux percé d’une flèche. Il est poussiéreux comme sa vieille Gordini mal garée.
La bière passe difficilement, mais passe quand même. Bizarrement, ça me fait du bien.

En les entrevoyant, je me dis que les petits matins gomment les différences de leurs survivants, rétablit un équilibre entre tous, tous pareils. Du coup, je me sens généreux à l’égard de Paul et Natacha.
— Vous êtes mariés ? leur demandé-je en saisissant mal le sens de ma question.
Une phrase en valant pour lui une autre, Paul me répond naturellement.
— Encore à la petite semaine, pas vrai, poulette ?
Bousculée par une claque sur son postérieur, un peu en forme de poire mais correct, Natacha se cogne une incisive sur le goulot de sa bière.
— Fais attention, merde !
— Et toi ? me demande Paul.
— Euh… non. La preuve : je rentre chez mes vieux.
— Tes parents ?
— Euh ! oui. J’ai un peu bu… Je me suis paumé…
Natacha pouffe.
— Le village, il est derrière toi, à trois kilomètres, reprend Paul. Nous aussi, ça nous arrive. Alors on s’arrête et on passe le temps…
Il cligne de l’œil.
— Si tu vois ce que je veux dire ! Pas vrai, Nat’ ?
Une deuxième claque sur le popotin de Natacha provoque un deuxième choc d’incisive et un deuxième « fais attention merde ! ».
— Faut être deux, remarqué-je, non sans finesse.
— Évidemment ! dit Paul en commençant à enrouler la capote de ma 2 CV. Tu dois te cailler. Tiens ! Aide-moi plutôt à la remettre. Faut être deux, pour sûr ! Pourquoi tu crois que le Bon Dieu il a fabriqué des écrous pour les vis ?!
— Des écrous ? Ah oui ! Des écrous… T’as raison Paul.
— C’est qui tes parents ? me demande Natacha.
— Monsieur et madame Cormusse.
— Ah ! mais j’les connais ! Enfin, elle ! Elle vient souvent au Prisunic où c’est que je travaille !
— Et moi, je connais un peu ton père. Je lui bricole sa voiture de temps en temps.
— Oui oui, c’est bien eux. Bon, faut que j’y aille.
Paul me tend la main. Natacha me claque une bise.
— Je m’appelle Paul et je pisse quand je veux ! me crie l’échalas en guise d’au revoir, en tapant sur l’aile avant de ma voiture.

C’était donc une étrange et réconfortante rencontre. Ils m’ont tutoyé, donné à boire, aidé à remettre la capote de la voiture, indiqué le chemin à suivre. Elle m’a embrassé. Comme ça. Naturellement. Sans chichis. Étonnant. Ça m’étonne. Des écrous pour les vis. Émouvant. Ça m’émeut. Deux larmes coulent sur mes joues, une sur chaque.

La nature est bien faite.