Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

a1933092357_10Mutation professionnelle obligeant, Pierre, la cinquantaine bourgeoise, était venu s’installer à Paris. Il avait fait le voyage seul, le premier puis tous les autres. Il rejoignait sa femme et ses deux enfants les weekends en province. C’était le résultat d’un choix familial comme on dit. Lui qui n’avait jamais vraiment rien choisi.
La semaine, il logeait dans une petite chambre de bonne, rue de Constantinople, dans le 8e arrondissement, chez madame Millvoller, une élégante protestante assez âgée. Elle le soulageait pieusement de cinq cents euros payés d’avance. C’était une vieille chipie. Pierre jouissait d’un lit à une place encastré entre le frigo et la télévision, d’une baignoire sabot et d’un voisin atteint de délires qui ne cessait de hurler la nuit. Il dormait avec des boules Quiès. Il faisait ses courses (un camembert, 6 œufs, une bouteille de coca, une baguette) tous les deux jours chez l’arabe d’en face. En résumé, il ne profitait guère d’une liberté à laquelle pourtant il lui semblait qu’il aspirait. Il n’éprouvait plus d’amour pour sa femme depuis belle lurette.
Fut-ce l’effet du double Kir qu’il s’était exceptionnellement servi ce soir-là ? En tout cas le voilà qui ressent l’envie de quitter sa chambre pour une autre destination que le cinéma du quartier.
Il l’avait souvent éprouvée, cette éventualité d’ouvrir la porte pour de bon. Elle lui tendait sa clenche depuis si longtemps, l’aguichant d’un loquet frondeur. Il la jaugeait, l’évaluait, sentait le piège mais n’osait jamais. Il n’était pas d’une engeance qui prend des risques.

Cette fois-ci le voilà sorti, délaissant ses œufs au plat, cuits sur la plaque de son petit réchaud électrique. Pierre osait enfin ! Enfin il arpentait les trottoirs de Paris ! Il était en proie à l’étrange sensation d’aller à l’encontre de sa destinée et de le vouloir peut-être. C’était un sentiment autant exaltant que préoccupant, un appel vers une liberté qui ressemblerait à un précipice dans lequel il sombrerait. Mais tant pis.
Il descendit la rue de Constantinople dans l’obscurité d’une nuit pour insomniaque. Il avançait à pas peu francs, la cigarette bancale entre ses doigts gourds. Il s’arrêta dans un bistro de la rue de Rome pour se donner la force de continuer son aventure. Il n’en ressortit pas indemne : un séjour forcé de trois-quarts d’heure dans les WC du café, la tête abandonnée au-dessus de la cuvette, la honte lucide du vomi qui s’échappait, le regard craintif vers la porte heureusement verrouillée. Il était seul et, ce soir-là, c’était devenu flagrant. Au lieu de lui donner de l’énergie, l’alcool l’avait anéanti. Alors il allait mettre les pouces à sa petite rébellion bien inutile.
Il remonta la rue de Rome vers son lit de 90 dont l’exiguïté lui interdisait d’héberger l’Autre qui n’existait pas, l’allure amochée, la cigarette bancale au bout de ses doigts lourds.
Avant le pont de l’Europe, légèrement enveloppé d’une brume qu’il inventait peut-être, il arrêta un taxi, d’un geste complètement instinctif. Le chauffeur était asiatique et poli. Pierre hésita à lui demander de l’emmener au Viêt Nam. Pourtant, c’était d’une folie comme celle-là dont il rêvait. Après une petite hésitation, Pierre s’installa dans le taxi. La tête lui tournait un peu. Son odyssée d’un soir lui parut ridicule. Il se fit violence pour ne pas redescendre. Le chauffeur refusa une cigarette mais l’autorisa à en allumer une. Pierre se sentit moins seul. Il  décida d’en profiter.
— Gare Saint-Lazare, dit-il, en s’efforçant de parler clair.
— Vous êtes sûr de ne pas préférer y aller à pied ? lui lança le chauffeur en ponctuant sa réplique d’un rire fait d’une cascade de « hi ».
— Pourquoi vous me dites ça ?
— Mais on y est, monsieur, à la gare Saint-Lazare !
L’Asiatique riait comme un enfant. Pierre se reprit et se surprit.
— Alors une autre gare ! Laquelle est la plus proche de chez vous ? lança-t-il comme le héros d’un film.
Il devina le désarroi de son taxi. Il allait mieux. Il avait encore de l’humour en stock. L’autre aussi.
— Saïgon Rive-Droite !
Le Viêt se marrait toujours. Hi hi hi !
Pierre opta finalement pour Montparnasse. Il lui fallait une gare, une ambiance de train qu’on rate. Pendant le trajet, le chauffeur lui a raconté un bon bout de sa vie, avec la faconde d’un martyr heureux. Il a vérifié, en comptant sur ses doigts, le nombre de ses frères, oncles, tantes et cousins disparus. Sa sérénité dans le malheur faisait un peu d’ombre aux petits tracas de Pierre, ramenés à un niveau bien dérisoire. Il fit stopper le taxi et descendit.

Beau ! Qu’il était beau ! Il avait tellement dû séduire avant de se laisser pourrir recroquevillé sur son carton. Il gueulait en ronflant. Son cri, jeté en pâture au silence du passage souterrain menant à la gare, fournit à un Pierre aux aguets l’occasion d’une réflexion sur les bizarreries de l’existence, ses paradoxes, l’injustice, la misère, tous ces sujets qu’on aime tordre la nuit quand rien n’a plus vraiment d’importance que la dissolution des instants dont on renifle l’odeur de désagrégation.
Le clochard se retourna en grommelant. Il dormait toujours. Il souriait. Pierre se campa au-dessus de lui. Il se plut à lui reconstituer un passé. Il devait s’appeler, euh… pourquoi pas Raymond… Raymond… euh… pourquoi pas Einstein, parce qu’il avait les cheveux du génie, des petites lunettes et, dans la misère d’un visage las, une langue qui sortait, pointue comme la malice. Il avait décidé de quitter le monde pour se réfugier dans la compagnie des gueux. La beauté de Raymond Einstein fascinait Pierre. Visage carré lacéré de rides profondes, un front immense, sans âge, aucune bouffissure due à la vinasse, rien qui permettait d’expliquer sa présence en ces lieux. La silhouette de l’homme couché laissait à penser qu’il devait être un rude gaillard debout. Ce n’était pas une épave, c’était un navire au radoub.

Pierre tanguait encore un peu dans des relents de vomi. Il dut s’appuyer contre le mur avant de s’asseoir près d’Einstein. De longues minutes passèrent pendant lesquelles il tentait de comprendre ce qui pouvait avoir poussé le vagabond à se mutiler la beauté, à l’enfouir dans la crasse. Au fil de ses divagations, où la compassion succéda à l’admiration, il finit par s’imaginer la mort d’Einstein. Ses yeux s’embuèrent. Il eut beau se dire qu’il s’agissait d’une hypothèse et d’une émotion imbéciles, celle-ci prenait le pas, à cet instant précis, sur tout autre sentiment. Même si ce ne fut que le temps d’un éclair. Il se releva en soupirant, glissa un billet de banque dans la poche d’Einstein.
— Pour tes funérailles, chuchota-t-il.
— J’ai ce qu’il faut, et c’est pas pour demain !
Pierre se sentit ridicule. Raymond Einstein lui fit un clin d’œil.
— C’est bien la première fois qu’on me donne un si gros billet. Pourquoi ?
— Vous n’êtes pas un vrai clochard.
— Va savoir.
Pierre était mal à l’aise, déboussolé, égaré dans une histoire sans queue ni tête.
— Je pourrai vous revoir ?
Il avait posé la question sans réfléchir.
— Qu’est-ce que tu cherches ? Mais qu’est-ce que tu cherches ?
Pierre insista :
— Je pourrai ?

Raymond Einstein se gratta le ventre, les yeux sur ses croquenots ouverts. Il garda la tête baissée.
— Qu’est-ce que tu cherches ? reprit-il d’une voix plus posée, bien qu’encore agressive. Je ne suis pas un jouet qu’on déballe à trois heures du matin parce qu’on a trop bu, qu’on dégueule de sollicitude, d’amour qu’on n’a pas su offrir… et qu’on jette à huit heures comme une fille qu’on a payée !
Raymond releva la tête vers Pierre. Tous deux étaient embarrassés.
— Qu’est-ce que tu cherches enfin ?
Pierre ne pouvait plus se dérober. Il lâcha :
— Une femme… C’est bête, non ?
Raymond leva ses bras en l’air. Il parlait haut.
— Et tu crois que je peux être la bonne fée qui, d’un coup de baguette magique… Mais… pour qui tu me prends ?
Pierre eut peur de ses grands gestes, de ses éclats de voix. D’autres cloches ouvrirent l’œil, grondèrent. Il était encore ivre et chaviré. Il insista :
— T’es pas un clochard, hein ? Avoue !
Einstein lui fit signe de se taire en montrant ses compagnons qui grognaient de plus belle.
— Viens un peu plus loin. Sinon ils vont faire le ramdam.

Pierre le suivit vers les quais. Raymond Einstein était plus grand que lui d’une bonne quinzaine de centimètres. Sa parka le boudinait un peu. Ils s’accotèrent au heurtoir de la voie 24. Einstein posa sa main sur l’épaule de Pierre.
— Alors comme ça, tu cherches une femme ?
— Oui.
— Bon… Veux-tu que je te fasse une révélation ?
Il avait soudainement pris un ton si sérieux, si sûr de lui, que Pierre fut obligé de répondre oui.
— Je connais tout de toi.
Il accompagna sa révélation d’un geste d’une amplitude démesurée, fit « chut », puis attira Pierre vers la sortie.
— Marchons, mon vieux, marchons.
Avant de quitter le hall de la gare, Einstein fit face à Pierre et lui prit la main. Il s’attarda sur son alliance qu’il fit tourner, puis tapota sur celle-ci d’un air entendu.
— Je connais tout de toi, répéta-t-il, tu me rappelles quelqu’un.
Ils atteignirent l’esplanade, au pied de la Tour. Ils cheminaient côte à côte, regardaient devant eux. Einstein prit la parole. Son ton était monocorde.

— On ne s’aime pas quand on vit séparés l’un de l’autre. Surtout quand on choisit de le faire alors qu’on n’y est pas obligés. Mais finalement, ça arrange. Ça aide à supporter le désamour et à ne pas se l’avouer. Ça entretient les illusions. Et puis, on peut très bien vivre sans s’aimer. Suffit de s’organiser, de ne pas trop se parler les rares fois où on aurait le temps de le faire, de se convaincre que c’est mieux pour les enfants, de baiser un peu pour l’hygiène, de faire les courses ensemble à Carrefour pour entretenir le projet commun minimum d’emplir le congélateur, de s’occuper de la maison (le ciment des murs vous retient ensemble et l’entretien de la pelouse est un sujet de débat qui ne comporte aucun risque), de se gausser des rétrogrades énamourés qui se tiennent la main après quinze ans de mariage, d’organiser quelques repas avec des amis pour qu’au moins eux vous renvoient l’image d’un couple pas encore fossilisé. À tout ceci, envers et contre tout, le temps aidant, l’habitude aussi, s’ajoute une foultitude de petites raisons qui vous transforme en une chose pour l’autre de telle sorte que vous lui appartenez autant qu’elle vous appartient : le linge sale entremêlé dans le même panier, le même nom à la même adresse, le compte joint, le chat, le chien, les voisins, la morale, la tradition, le qu’en-dira-t-on, les boutons à recoudre (important ça, les boutons à recoudre !), la fenêtre à repeindre, le gîte et le couvert, la cheminée l’hiver, le salon de jardin l’été, la cave à vin, l’achat d’un sèche-linge, l’armoire normande de la grand-mère, la réputation, la trouille, Canal +, les devoirs des gosses, le clocher de l’église, Dieu, la complicité, la facilité, la couardise, le confort, la bienveillance, la pitié, la hantise de voir l’autre heureux tout seul, le « tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Et tout ça, si on n’y prend pas garde : c’est à l’amour ce que les œufs de lump sont au caviar.
Raymond Einstein s’arrêta. Il posa de nouveau sa main sur l’épaule de Pierre.
— Voilà, mon vieux, quelle fut ma vie et quelle est la tienne… Maintenant, pèse bien les termes de l’alternative. Au revoir.

Pierre le regarda s’éloigner et n’hésita qu’un bref instant avant de regagner son lit de 90.