Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

divan_freud-1Madame Pwrzichhx fait signe à Ferdinand Brouhaha de s’allonger et prend place dans le fauteuil situé à la tête du divan.
Madame Pwrzichhx, originellement Pwrzchhx, avait fait ajouter une voyelle au milieu de son patronyme pour le rendre moins imprononçable. À cent deux ans, elle en parait à peine quarante. Peu de cheveux blancs, peu de rides : c’est exceptionnel. À tel point que Brouhaha, à peine quinquagénaire, semble beaucoup plus âgé qu’elle. Surtout son visage, extrêmement fatigué, désenchanté. Tous deux portent des lunettes que tous deux ôtent à chaque séance.

— Dites-moi ce qui vous passe par la tête, demande madame Pwrzichhx.
Brouhaha a un moment d’hésitation comme à chaque fois que la question lui est posée depuis maintenant bientôt cinq ans. Puis il se lance, sur un tempo quasiment incontrôlé et mécanique :
— Je ne sais toujours pas quoi vous dire qui me semble vrai, authentique. Je sais quelle est ma faute, ma douleur. Je connais l’origine de mes remords. J’en ai parlé des centaines de fois et pourtant je n’en éprouve toujours aucun soulagement. Je l’ai dit que j’ai volé des confitures à la groseille, je l’ai dit ! Je suis coupable ! Sans excuses ! C’est une intense brûlure intérieure que les mots n’apaisent pas. Oui, je le sais : j’y ai trouvé mon compte. J’ai été une ordure, un seau à lisier ! Pardon d’utiliser ces mots-là. Ils me soulagent. Enfin, je crois qu’ils me soulagent. Me mettre plus bas que terre, c’est la seule forme d’expiation que j’aie, aujourd’hui, à ma disposition. Peut-être manqué-je d’imagination ? Ou tout simplement, de capacité réelle à me remettre en cause ? Peut-être suis-je toujours le même ? Peut-être que ma quête de rédemption n’est pas, viscéralement, sincère ? Pourquoi changerais-je ? Pourquoi aurais-je changé ? Serais-je devenu meilleur, moins aveugle, moins fat, moins salaud ? Ah ! Que mes élans de mortification doivent vous sembler comiques ! Sans vouloir exagérer dans les comparaisons : croyez-vous qu’on eût absout Hitler ou Staline s’ils s’étaient excusés, confessés ? Ce qui est fait est fait… Non… Hitler, Staline… Je crois que je dérive un peu. Je dramatise ! Mais Bon Dieu ! J’ai quand même bien piqué les pots sur l’étagère ! Ah ! La jouissance du vol, le pouvoir du voleur ! Arme du diable ! Phallus dionysiaque !
— Faites-vous référence au sexe de votre père ?
— Ah ! Euh… Vous me surprendrez toujours avec vos références freudiennes !
— Pouvoir et phallus, ça ne s’invente pas. Personne ne vous oblige à cette association que je ne fais que… euh… relever. Pourriez-vous m’en dire un peu plus ? D’autant que ce n’est pas la première fois…
— Que « j’accole » le sexe au pouvoir ?
— Oui.
— Je vous vois venir.
— Précisez.
— Vous savez que je n’aime pas parler de ça.
— De quoi ? Penseriez-vous encore qu’une analyse consisterait à ne pas parler de ce qui fait vraiment peur, Monsieur Brouhaha ?
— Bien sûr que non. Mais à quoi bon ?
— À quoi bon quoi ?
Ferdinand ferme les yeux et murmure :
— Je suis mort. Comme la démocratie.
Madame Pwrzichhx enchaina, machinalement :
— Cherchez la femme. Le politique tue la démocratie comme l’homme déshonore la femme. Dans les deux cas : on assassine la liberté…
— Poil au nez ! Oh pardon ! Je ne comprends rien à ce que vous dîtes.
— Que voilà une réaction bien spontanée ! J’en reste bredouille, rétorqua Madame Pwrzichhx en plissant les yeux malicieusement. Brouhaha se tut. Elle reprit :
— Vous êtes à court de rimes ?
— Je n’ai pas osé…
— Pourtant, la perche était grosse !
— Quand vous dites « perche », vous pensez au sexe…
— Monsieur Brouhaha : vous vous moquez de moi ?
Il l’interrompt :
— Pas plus que vous ne le faites.
— Que voulez-vous dire ?
— Cherchez.
— Eh ! Oh ! fit Madame Pwrzichhx. On n’inverse pas les rôles !
— Ah ! Que les femmes sont castratrices…
— La faute des autres, bien sûr ! Et si vous vous sortiez l’ego du nombril ? Et si vous vous contentiez un peu moins de votre seule compagnie ? Voilà une façon bien commode de ne rien tenter… Vous pouvez mariner dans votre douleur pendant des siècles. Vous ne prenez aucun risque. Surtout pas celui de guérir ! Vous devriez remanger des confitures…
— Oui, d’accord. Mais enfin ! Mais enfin ! Le fruit, au lieu de le voler alors qu’il est en pot, quand il est bien mûr, on n’a qu’à le ramasser par terre. Même pas besoin de le cueillir !
— Le fruit… s’agirait-il d’une façon pour vous de nommer le sexe de votre mère ?
— Euh… pas à ma connaissance. Je… je pense plutôt à la démocratie.
— Ah tiens !
— Ben oui ! Ben oui ! Vous savez… avant qu’une démocratie ne meure, avant la déconfiture… elle présente toujours quelques signes cliniques de la maladie qui l’emportera : l’obésité des adolescents augmente, les morts votent davantage que les vivants, il neige trop abondamment en hiver, le soleil brille exagérément en été, les temps de guerre sont évoqués comme autant de bons souvenirs, les médecins spécialistes manifestent pour une augmentation de leur pouvoir d’achat, les comiques évoquent la Shoah dans leurs sketches, les motards exigent qu’on abatte les platanes pour pouvoir rouler vite… Avant qu’une démocratie ne meure, c’est toujours les mêmes ritournelles… On réclame davantage de libertés sans user de celles dont on dispose… et flûte !
— Flûte ? Pourquoi flûte ? Rapport avec la confiture ? Flûte de pain ? C’est un peu décousu ce que vous dîtes, non ? Ça vous plaît de passer du coq à l’âne, hein ? Ça vous arrange, non ?
— Je n’avance pas ! Je ne suis pas vrai. Je pérore. Je tourne autour du pot. Je raconte n’importe quoi, même à vous. C’est désespérant.
— Mais, vous en avez conscience ; ce n’est déjà pas si mal.
— Merci de m’encourager.
— Pourquoi me remerciez-vous ?
— Parce que je vous aime bien.
« Transfert positif », pense madame Pwrzichhx. « Enfin ! »
— Yaouh ! Lâche-t-elle en serrant le poing. Oh ! Pardon. C’est l’émotion.
— Ne vous excusez pas. Si je peux vous procurer un peu de joie…
— Oui mais, normalement, c’est le contraire.
— Le contraire ? Pourquoi ?

Madame Pwrzichhx se rend compte qu’elle a parlé un peu vite. Des propos déplacés pour une analyste qui n’est pas là, qui n’est jamais là pour tirer quelques bénéfices personnels de son travail. Elle se reprend en posant une question en retour :
— À votre avis ?
Brouhaha réfléchit.
— Je suis surpris, dit-il, de ce que je crois comprendre.
— C’est-à-dire ?
Madame Pwrzichhx se sent de moins en moins à l’aise, au point de reprendre en quelques secondes une cinquantaine d’années, des cheveux blancs et des rides.
— Vous ne m’en voudrez pas si je vous dis… ce que je pense vraiment ? demande Brouhaha, mal à l’aise.
— Pourquoi voudriez-vous que tout le monde, tout le temps, vous en veuille ?
L’analyste a légèrement repris le dessus, ce qui lui permet de rajeunir de nouveau.
Brouhaha se concentre, tout comme se recueille madame Pwrzichhx.
— Madame Pwrzichhx ?
— Appelez-moi Pélagie, je vous en prie !
— Pélagie, Pélagie, madame Pwrzichhx… Vous ne vous sentez pas bien ?
— Effectivement, effectivement…
Le trouble gagne la centenaire. Ses mains tremblent un peu.
— Excusez-moi, excusez-moi… ânonne-t-elle. Un vertige…
— Vous voulez vous allonger ?
— Oui… non… peut-être…
Brouhaha se redresse, jette un coup d’œil derrière lui. Madame Pwrzichhx a blêmi. Il s’approche d’elle, la prend sous les aisselles, l’aide à s’allonger sur le divan.
—  Vous prenez ma place ? plaisante-t-elle, malgré son trouble.
— Vous m’en voudriez ?
— Mais pourquoi voudriez-vous que…
— Tout le monde m’en veuille ? Foutue culpabilité ! Vous vous sentez mieux ?
— On est hyper bien, allongée, dit Pélagie avec un étonnement de midinette.
— On n’est pas mal non plus assis, réplique Brouhaha.
— On est encore mieux debout, glisse Pélagie avec un ton frisant la malice. Vous devriez essayer.
— Me lever ? Me lever pendant une séance d’analyse ? Mais… mais… c’est incongru !
— Que voilà un mot qui ne vous convient plus ! Moi, je me verrais bien en bikini en train de bronzer sous les tropiques, soupire l’analyste. Et puis, un bel homme surviendrait, fier, brun, ou blond, mais pas chauve — je n’aime pas les chauves —, il marcherait le long du lagon, la mer reflétant le turquoise de ses yeux.
— Mais, j’ai les yeux marron !
— Ça n’empêche pas de marcher.
— Hmmm ?
— De marcher… debout !
Brouhaha, sans en comprendre la raison, se lève et fait deux pas dans le salon.
— Votre corps est capable de se redresser, votre esprit de briser les tabous de l’analyse. À mon avis, vous venez de faire un pas décisif vers votre guérison.
Brouhaha s’étonne :
— Étais-je malade ? questionne-t-il en entreprenant quelques enjambées aériennes sur la moquette, à son grand étonnement.
— Oui. Ainsi que lâche, rabougri, coincé.
Brouhaha risque quelques entrechats.
— N’en faites pas trop quand même ! Vous risquez l’accident, lui conseille Pélagie Pwrzichhx.
— Vous bronzez : je danse. Comment est-ce possible ? s’étonne Brouhaha après une révérence.
— Oh ! C’est fort simple ! Le temps est venu de vous reconstruire. Vous n’êtes plus un salaud, un voleur de confiture. Ou plus exactement, vous assumez l’avoir été. Tiens ! Faudrait peut-être que je me mette un peu de crème solaire. Qu’en pensez-vous ?
— Du salaud ou de la crème solaire ?
— Libre à vous…
— Pour ce qui concerne les crèmes solaires, je ne suis pas vraiment pour. Il y en a un bien trop grand nombre qui vous abîment la peau. Madame Pwrzichhx ?
— Appelez-moi Pélagie, vous dis-je !
— Pélagie, m’accorderez-vous cette danse ?
— Est-ce bien raisonnable, à mon âge ? Et quelle danse ?

Pour toute réponse, Brouhaha claque des doigts trois fois de suite. Un immense écran plasma descend et couvre la totalité d’un des murs. Apparaissent des enceintes acoustiques. Une trappe s’ouvre au plafond pour laisser passer un globe aux milliers de facettes argentées qu’une lumière noire fait étinceler. Sur l’écran s’installe l’orchestre philharmonique de Bouboualakovitch, dirigé par Bouboualakovitch. Les musiciens attaquent Le bal, une valse lente extraite de la Symphonie fantastique — symphonie réputée pour ses hardiesses rythmiques selon le Petit Robert — de Hector Berlioz (compositeur français né à La Côte-Saint-André en Isère en 1803, mort à Paris en 1869).
Brouhaha claque de nouveau dans ses doigts, mais pas très bien. Madame Pwrzichhx est malencontreusement transformée en citrouille sous le regard d’un rat pelé extrêmement circonspect : Brouhaha soi-même ! De circonspect, l’air du rat devient franchement ahuri quand la question se pose de la manière de faire valser une citrouille.
Le rat dit :
— Mon claquement de doigts a sûrement été trop approximatif ! Normalement, pour que la valse fût la plus réussie possible, vous auriez dû être changée en Cendrillon et moi en prince charmant ! Comment vais-je bien pouvoir rattraper ma bêtise puisque je n’ai plus de doigts susceptibles de claquer ! Mes griffes désormais m’en empêchent.
— Moi non plus, je ne suis pas trop pourvue en doigts, déplore la citrouille. Mais vos griffes, vous pouvez les limer !
— J’ai une meilleure idée ! Je vais imiter le bruit des doigts avec ma queue.
— C’est rare, ça ! s’étonne la citrouille. Et la queue, ne serait-ce pas une référence à…
— Ah non ! fait le rat. Vous n’allez pas recommencer !
Le muridé se concentre et, par une brusque ondulation du popotin, fait claquer son appendice caudal comme un dompteur son fouet face à des fauves.
L’effet est foudroyant. Aussitôt la citrouille devient une autruche et le rat un chapeau !
— Merde ! dit trivialement le chapeau. En plus, elle va me bouffer cette conne d’autruche !
Effectivement, le risque existe. Les yeux interloqués de Dame autruche se figent dans une expression de grande perplexité, relayée par une irréfragable envie, lorsqu’ils se posent tel un aigle au vol mollasson sur le couvre-chef.
Le bec s’abat et le chapeau claque.
Miracle ! Cendrillon et le prince charmant s’ébrouent, s’enlacent et tournent, tournent, tournent.
— Vous avez de réels talents d’illusionniste, affirme Cendrillon Pwrzichhx.
— Je bricole, je bricole, mais j’ai encore des progrès à faire, répond Brouhaha. Prendriez-vous du thé avec votre tartine de confiture ?
— À condition que ce soit de la groseille.
— Comme il vous plaira ! Une orgie de groseille, à la romaine !
— Pourquoi pas vautrés sur un divan, appuyés sur nos coudes ?
— Pourquoi pas, en effet ! Vous voulez dire : en position d’incubitation, c’est cela ?
Euh… Incubi…
— C’est un néologisme créé par Brillat-Savarin, chère Madame Pwrzichhx.
— Ah ça ! Pour une nouvelle !