Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Tout bien réfléchi, je tenais un peu mon tempérament d’artiste de mon grand-père paternel. Il avait taquiné la muse dans sa jeunesse. Avant qu’il meure au début de l’année 1969 dans de tristes conditions, j’eus l’occasion de quelques délicieux tête-à-tête avec lui. S’il m’y confirma son goût pour le sonnet, le lai, l’alexandrin, il eut l’honnêteté et le plaisir de me préciser que ses œuvrettes tendaient plutôt vers la célébration de la polissonnerie et du calembour de pur mauvais goût.
Une après-midi où nous buvions une bière à la terrasse d’un café proche de son hospice, il me cita un vers dont il sembla très fier : « Mon biniou soufflera sans que son corps ne m’use. » Ses yeux pétillèrent d’une telle malice que je piquai un fou rire bienfaisant.
Et pour me montrer exhaustif quant au talent de mon grand-père et bien démontrer sa véritable nature, l’on trouvera ci-dessous son chef d’œuvre, « La tirade du pet » qui, je prie encore Edmond Rostand d’en excuser mon aïeul (et moi avec), nous fit plusieurs fois nous tordre de rire. Voyez plutôt :
« Ah ! Non ! c’est un peu court jeune homme
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel pet
Il faudrait sur-le-champ que je me l’expulsasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre crasse !
Pour le voir, faites-vous briquer de pied en cap ! »
Descriptif : « C’est un ploc ! C’est un tchic ! C’est un flap !
Que dis-je c’est un flap !… C’est un conciliabule !
Curieux : « De quoi sort cette immonde flatule ?
Du dépotoir, monsieur, ou bien du caniveau ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les pourceaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De vous faire porcher à leur plus grande épate ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétouillez,
La vapeur du fracas vous sort-elle du pet
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête embaumée
Par ce pesant fumet, de tomber sur le sol ! »
Tendre : « Renfermez-le dans un aérosol
De peur que son odeur au plein air ne se fane !»
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous la queue tant d’air en bas du dos ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce prout est à la mode ?
Pour vomir son gâteau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, pet magistral,
T’en remontrer à l’exception du mistral ! »
Dramatique : « C’est l’étouffement quand il règne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une caque, êtes-vous un poisson ? »
Naïf : « Ce vol-au-vent, quand le déguste-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle un troufignon qui pue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un pet ? Nanain !
C’est queuqu’ nappe de lisier ou queuqu’ fosse à purin ! »
Militaire : « Pointez là votre artillerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en poterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros pot ! »
Enfin, parodiant Propane en un sanglot :
« Le voilà donc ce pet qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rugit le traître ! »

Mon grand-père et moi, nous riions pour ne pas pleurer. Il était malheureux et je l’étais pour lui. Tous l’avaient abandonné, sauf moi.
Perclus de rhumatismes, il n’était plus autonome. Après le décès de son épouse qui précéda le sien de deux années, mes parents le firent placer dans un hospice qui tenait du mouroir. C’était un bâtiment sinistre jouxtant l’hôpital, planté au milieu d’un parking goudronné dépourvu du moindre brin d’herbe — à l’exception de quelques pousses de chiendent surgies entre les fissures du macadam —, de la plus minuscule fleur, de tout embryon d’arbrisseau. Quelques rares bancs de pierre grise sans dossiers offraient leur inconfort aux vieux dos et aux jambes fatiguées. L’été, les vieux y dégoulinaient de sueur, l’hiver ils y claquaient des dents. Ceux qui s’y promenaient, encore alertes ou claudiquant, les moins riches portant leurs propres habits, les plus pauvres vêtus jour et nuit d’un même pyjama rayé, seul ou en petits groupes, tenaient de prisonniers arpentant le macadam pendant leur sortie quotidienne. La façade décrépite cachait des dortoirs de vingt lits qui ne fleuraient pas vraiment la rose mais exhalaient une odeur de transpiration médicamenteuse. Sur leurs murs chaulés pendaient quelques crucifix. Le réfectoire de cent places éclairé par deux uniques fenêtres qui donnait plein nord, équipé de longues tables en formica, jamais aéré, emprisonnait une senteur de soupe surie.
Les bien vivants, les valides, y côtoyaient les grabataires, les catarrheux, les estropiés, ceux auxquels la camarde commençait à faire de l’œil.
Mes parents possédaient une maison en bordure de la ville qui eût pu accueillir mon grand-père, et, à défaut, de l’argent pour lui offrir des conditions de fin de vie plus décente.
Notre vaste demeure familiale respirait l’immodestie. Du chic dans la pierre, de la vraie, jointoyée ; du « classe » dans le toit percé de chien-assis aux frontons desquels étaient sculptés des anges joufflus ; de la tournure plein le jardin, derrière la haute grille : massifs de buis à la française, disposés avec maniaquerie, fruit d’une obsession géométrique transmise par mon père au jardinier. À l’intérieur c’était de l’élégance, de la valeur en toute chose, en tout meuble, en tout tableau, en tout bibelot, tout cela non pas par goût mais pour impressionner les rares visiteurs.
Il faut croire que mon grand-père eût fait tache dans ce décorum prétentieux. Il n’y fut donc pas admis, sans aucune explication.
Voilà sans doute une des raisons pour lesquelles je m’enfuis très tôt de cette bâtisse que je n’aimais guère, non plus que ses propriétaires.
Le dimanche souvent j’allais rendre visite à mon grand-père.
Juste avant sa mort qui s’opéra dans le plus strict anonymat, ses obsèques également, j’étais allé une dernière fois le chercher dans son mouroir. Il m’attendait à chaque fois sur le seuil, vêtu de son costume trois-pièces, sa cravate noire impeccablement et savamment ligotée par un double nœud.
Je lui pris le bras comme d’habitude et, au bout d’à peine cent pas, il anéantissait sa peine pour ne pas y succomber en me gratifiant des plus belles saillies qui eussent fait rougir d’envie les auteurs de l’almanach Vermot.
J’eus droit comme on peut s’en douter à une ultime tirade du pet qui nous mit encore une fois en joie. Alors que nous n’abordions jamais de sujets concernant la famille, de peur de ternir notre allégresse même si elle était un peu feinte, lors de cette ultime rencontre il me fit quelques confidences qui tenaient du testament. Ainsi me confia-t-il qu’il était né gai-luron, joyeux drille, et que cet état dura jusqu’au trépas de son épouse, qu’il chantait souvent à sa belle des chansons grivoises, les mêmes qu’il entonnait tous les ans au repas des anciens combattants où ses prestations étaient saluées par une salve d’applaudissements de la part de ses congénères.
Pensant alors à la manière dont il avait été traité par son propre fils, j’osai lui demander s’il en éprouvait quelque rancœur. Il ne répondit rien. Il semblait dépourvu de toute rancune, prêt à accepter que son âme s’envolât. Devant sa pâleur, je voulus le faire asseoir sur un banc, près du saule pleureur. Il se récria :
« Pas là ! Non ! Pas dans ce fauteuil !
Ne me soutenez pas ! Personne ! Rien que l’arbre !
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb ! Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout, et l’épée à la main !
– Grand-père ! m’écriai-je.
« Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ? Tiens, tiens ! Ha ! ha ! Les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !… Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous, et c’est… »
– C’est ? lui demandai-je.
« Mon panache. »
Un temps. Il ajouta :
– Poil à la moustache !

Le soir même, la Faucheuse le moissonnait.