Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Nathalie Letheneux est la lauréate du concours de nouvelles 2021 organisé dans le cadre du Salon du Livre et de la BD d’Ile-de-France de Mennecy.

C’est fabuleux un soleil couchant, tu sais ? Oui tu sais. On a passé suffisamment de temps ensemble dans ce trou de verdure comme tu aimes à l’appeler, à refaire le monde ou à tailler des costumes à nos patrons. Surtout à ta cheffe. Elle est gratinée, faut dire. Et à créer l’avatar de ton amour idéal. Un cocktail improbable d’acteurs à shaker à chaque nouvelle sortie hollywoodienne. Mais rien de bien concret jusqu’à présent, n’est-ce pas ? Enfin jusqu’à présent, jusqu’à la semaine dernière on va dire. Ah là là ! Ben oui je soupire. Tu ferais quoi à ma place ?
Tu dis rien. Ben voyons, trop fastoche !
On est bien quand même. Une fin de journée dans cette lumière chaude, le vent dans les cheveux, les pieds dans l’herbe, un plaid sur les épaules. Je vais encore râler que je suis couverte de boutons. La nuit va peu à peu baisser son rideau, la lune ne brillera pas. Et non. Tu ne pourras pas l’observer aux heures sombres. Ni l’invoquer. Encore moins la prier. Elle a terminé son tour et tire sa révérence pour quelques heures. Et puis demain, hop, ça va repartir. Mais pas pour nous. Je crois. Les grenouilles du voisin commencent leur concert. Écoute. Tu te souviens quand tu avais débarqué chez lui, pris d’assaut sa pelleteuse et demandé à avoir la clef sur le champ pour reboucher cette « saloperie de mare » ? Il doit encore en faire des cauchemars sous sa casquette collée par la sueur. J’ai eu mal aux abdos pendant trois jours. J’ai eu mal aux abdos depuis le début.
C’était beau toi et moi. Je me rappelle encore notre rencontre un soir d’octobre, dans cette fête chez Amélie. Ça fait pile-poil onze ans. Tu avais bu un peu trop sans doute, tu étais belle dans ta robe aux reflets pourpres et ton déhanché. Le congé que tu attendais depuis des mois commençait tout juste. Tu te souviens ? L’alcool aidant, tu avais tout lâché. Ta voix, ton corps, tes doutes… et puis ton repas. Nous avions échangé quelques mots en arrivant.
— Bonsoir ! Moi c’est Julia, je suis une collègue-copine d’Amélie.
— Bonsoir, moi c’est Luce. Je cours comme une débile sur le tapis à côté de celui de son amoureux. Ça finit par créer des liens de regarder le même mur qu’on ne rattrape jamais.
Et tu m’avais collé deux bises sonores sur chacune de mes joues poudrées, avant de poursuivre tes salutations en bonne dernière arrivée. Tu n’avais ni maquillage, ni compagnon, ni enfants à larguer chez des grands-parents pourtant. C’est peut-être pour ça d’ailleurs. Sans Arthur et ses injonctions, ses menaces de partir en me laissant me débrouiller à appeler un taxi, on serait arrivés après toi encore. Les heures avaient coulé joyeusement. Nous autres, les fameuses héroïnes du quotidien, avions accusé les semaines de travail, de journées dévoreuses d’énergie en nous éteignant peu à peu, comme les flammes des bougies d’un chandelier. Les hommes avaient joué les prolongations en une partie de fléchettes endiablée, pour eux aussi finir par s’écrouler près de nous, éparpillées dans les chambres. Mais toi non. Tu avais dansé, bu, dansé, bu, sans jamais t’arrêter, jusqu’à t’effondrer dans les toilettes. Comme une ado présomptueuse quant aux capacités de son foie et de sa vessie. Sortie de mon demi-sommeil par des borborygmes éloquents, je me suis levée et t’ai aidée à venir te coucher. T’étais mal ! J’en ris encore. J’ai ensuite effacé les traces de ton passage. Ainsi fut scellée notre amitié. Dans l’odeur acide du vomi. J’aurais peut-être dû me méfier. Mais tu me connais, trop bonne…
Tu finis pas la phrase ? Pour une fois…
Regarde comme la couleur du ciel change. Tu compares toujours ça avec ta palette. En pestant de ne pas parvenir à les obtenir. Des coups de pinceau qu’un individu céleste aurait donnés à sa toile. Et l’hiver tu cherches ces teintes dans le feu de ta cheminée. Du soleil, toujours. Partout. Je devrais peut-être conjuguer les verbes à l’imparfait, tu crois pas ? À l’imparfait, ouais, c’est ça ! Pourtant quand j’y repense, je t’ai aimée dès notre premier rendez-vous. Tu tenais à me remercier. Tu m’as invitée dans un restaurant très réputé du centre-ville. Arthur a gardé les enfants et on a fini dans un bar de nuit à humidifier nos palais desséchés à coups de Perrier citron. Hors de question de s’alcooliser avant de conduire. Tu es fantasque, mais pas au point de mettre un monospace et son contenu en danger. Les messages du lendemain furent en miroir. Jamais nous ne recommencerions une chose pareille, en pleine semaine, avec la journée à assurer derrière. Trop vieilles les quadras. Non, bien sûr.
Tu souris… je le vois au coin de ta bouche.
On s’est revue la semaine suivante, puis celle d’après et ainsi de suite. Nos rendez-vous sont devenus des respirations dans nos courses au temps. Moi, ma famille, mon boulot, mes parents. Toi, euh, je me suis toujours demandé en fait. Tu faisais quoi ? T’es pas très bavarde ce soir. Comme amie, tu avais tout ce dont j’avais besoin. L’humour, le respect, l’écoute, la folie, le recul, des faiblesses, des cassures. Ton histoire familiale abracadabrantesque. Combien de fois, je t’ai enviée. Pas de chaussettes à trier, pas de bouffe à diversifier, pas de gamins à occuper et pas… non pour l’homme, je préférais être à ma place. Mon Arthur à mes côtés. Mon Arthur, tu entends ? Oui j’élève la voix ! Il est mon pilier central. Et toi tu as voulu t’en emparer. Si, si ! Tu vas pas jouer la carte de l’innocence ! Je t’avais pourtant dit dès les premières discussions sérieuses qu’il avait une place indéboulonnable dans mon cœur. Que quiconque, mâle ou femelle, tenterait ne serait-ce que l’once d’une approche, risquait sa peau. Et tu as acquiescé. C’est même toi qui m’as alertée sur le manège de l’autre tarée de Justine Machinchose, sa nouvelle secrétaire. Et tu as bien vu, mon mari l’a remise à sa place illico. Alors et bien, forcément, je te faisais entièrement confiance. Quelle idiote ! C’était juste pour m’endormir.
Oh, t’as vu le vol de grues ! Tu sais que les couples sont fidèles tout au long de leur vie. Là, pour le coup, c’est moi la grue. J’ai rien vu de chez rien vu. Félicitations ! Je t’applaudis même ! Clap, clap ! Dans le rôle de la sale menteuse, Luce. Dans celui de l’amie trop conne, moi !
Quand j’y repense maintenant, ça me semble évident. Le numéro de téléphone que tu m’as demandé, les renseignements sur sa famille, son père. Ta présence plus fréquente ici, ton aide dans les paddocks, tes sourires, le bikini pour exposer tes nouveaux tatouages, vos messes basses… Tu évaluais le pedigree en somme. Allait-il faire un bon reproducteur pour tes envies de progéniture ? C’est vrai que quand on voit les bouses que tu as fréquentées, Arthur a la médaille d’or du salon des plus beaux spécimens. Ça fait envie, je te l’accorde. Mais merde ! Tu pouvais pas jeter ton dévolu sur un autre ! Ça fait des mois que je te dis que Louis serait parfait pour toi ! Mais non ! Il est trop petit, trop barbu, il a de trop beaux yeux ! N’importe quoi. Pas assez équin surtout ! Un éleveur de chevaux ! Mais quelle idée t’a prise de vouloir absolument rencontrer un palefrenier de luxe ? Non parce que je ne voudrais pas te décevoir, mais c’est ce qu’est Arthur, c’est ce qu’il nous répète. Les deux pieds dans le fumier, le râteau dans les deux mains, la tête dans les emmerdes et le porte-monnaie à la merci des parieurs. Pour l’odeur tu disais. Cet effluve de canasson t’excitait les sens. J’aurais dû te sectionner le nerf olfactif. Clac !
J’ai des frissons. Il commence à faire froid, tu trouves pas ? T’es toute blanche, arrête de jouer la costaude, couvre-toi. Mais couvre-toi, je te dis ! La bourrique ! Attends je vais le faire. Oh, mes vieux os ! C’est sûr que quand je te regarde comme ça, tu fais pas ton âge. Aucune médaille quand on n’a pas été foutue de trouver un homme LIBRE ! pour fonder une famille et qu’on passait son temps dans les spas pendant que moi, ta soi-disant sœur de cœur, je trimais du matin au soir. Pourquoi tu as choisi Arthur ? Tu m’avais juré, la main sur la poitrine, ton célèbre super atout, que jamais tu n’oserais convoiter le mari d’une amie. Bullshits, comme tu dis ! Un ramassis de conneries, oui ! Putain, Luce ! Donner rendez-vous à mon mari à l’hôtel du Parc. Et plusieurs fois en plus ! Et ouais, nos portables sont côte à côte sur la table du salon. C’est con, hein ? Avec une ribambelle d’émojis cœurs et bisous ! J’avais dit «pas touche». Avant-hier, j’aurais pouffé si quelqu’un m’avait dit qu’il me trompait. Sauf qu’hier, à l’heure de votre… baise, je peux dire ça ? Fais pas ton air outré ! Il m’a menti en prétextant une entrevue avec un propriétaire. Ben oui, ma chérie, j’ai vérifié, figure-toi ! Tu me dégoûtes. Regarde-toi, t’as bonne mine à présent. Avec tes deux trous rouges au côté gauche et les parfums du chèvrefeuille qui ne font plus frissonner tes narines. Tu étais prévenue. J’ai pas eu le choix, tu comprends ? Tu m’as trahie, de la plus ignoble des façons.
La question est maintenant de savoir ce que je fais à Arthur. Je lui pardonne ou pas ? C’est vrai qu’il était étrange ce week-end. Préoccupé. Ah ben je sais pourquoi maintenant ! Lui aussi était prévenu pourtant. Mais est-ce que j’aurais le courage ? Ça va dépendre de ses yeux. Ils ne m’ont jamais trahie, eux. Et puis ce serait un peu trop simple que vous vous retrouviez là-haut. Oh merde, t’as vu l’heure ? Va falloir que j’y réfléchisse vite parce qu’il ne va pas tarder.
Ah, tiens, ton portable vibre. Tu réponds pas ? Attends, je regarde. Quel bordel dans ce sac ! Combien de fois je t’ai dit de ne pas prendre un sac de voyage en guise de sac à main ! Trop tard. C’était Arthur, il attendra. Ça va lui faire bizarre de te voir ici allongée dans l’herbe.
C’est quoi cette enveloppe avec notre nom ?

Laboratoire d’analyses ADN. 18, Rue du Parc.
ADN… t’as assassiné quelqu’un ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Indice avunculaire… c’est quoi ce truc ?
— Ma chérie ? T’es où ? Luce est arrivée ? On a une nouvelle incroyable à t’apprendre !

Conclusion : L’indice avunculaire atteste la filiation entre Luce Mougin et Arthur Chaumier. Un des parents est commun. Ils peuvent être considérés comme demi-frère et sœur.

© Nathalie Leteneux