Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Parfois le monde est loin d’être enchanté. Il lui arrive même d’être d’une grisaille à démoraliser une assemblée de carabins en goguette, à transformer les clowns en croque-morts. Les joyeux drilles, les gais lurons se muent alors en tristes sires. Il nous faut donc réagir et trouver l’antidote. Eh bien ! Je suis heureux de vous informer que j’en connais un et des plus singuliers.
Il faut cesser de parler, de converser, de discuter, de palabrer, de deviser, de discourir. Cette forme de communication n’est souvent que trop plate et poussive. Il faut rengainer nos propos, souvent amorphes ou uniformes, atones ou velléitaires, cesser les bavardages, les palinodies, les discours et les monologues, sortir de la monotonie parlée.
Pour qui, pour quoi, mais comment donc ? C’est d’une simplicité biblique ! Accrochons des notes, rondes, blanches ou noires, croches, simples ou doubles, à nos mots, des trilles à nos parlotes, des arpèges à nos boniments. Bref, chantons ! Il faut chanter ! Tralalalère !
Faisons l’effort quelques instants de nous imaginer un monde qui fredonne au lieu de réciter ! Eh oui ! Ça peut tout métamorphoser, à l’instar du cinéma, où, dans Les parapluies de Cherbourg et dans Les Demoiselles de Rochefort, la vocalise a détrôné le dialogue atone. Demander à ce qu’on vous passe le sel, le poivre ou une tranche de pain, en gazouillant, donnerait à nos agapes un bien meilleur attrait ! Passer commande à son poissonnier sur l’air de La Truite de Schubert ne serait-il pas du meilleur effet ? Plus fort encore – mais nous tutoyons là l’utopie – rêver à ce qu’un pandore sur le point de nous verbaliser, nous chante : « Vous avez dépassé la vitesse autorisée, vous avez 2,8 grammes d’alcool dans le sang et votre assurance est échue » sur l’air de Guillaume Tell, et le contrevenant que vous étiez la minute d’avant devient un aficionado d’un flic transformé en baryton.
Et puis, le sentiment gagne à être chanté, qu’il soit colère, amour, tristesse ou liesse. Chacun peut essayer avec « va te faire cuite un œuf ! », « dans tes yeux je vois la Motte-Beuvron », « j’ai perdu mon poisson rouge » ou « youpi ! ma belle-mère ne viendra pas dimanche ! » Convenez que ça a une autre allure.
Au plan pédagogique, l’effet pourrait aussi être profitable. Après que chacun aura chanté dans son coin, puis en face à face, puis en groupe, ce seront des dizaines, des centaines, des milliers, des millions de gens de toutes origines, de toutes les couleurs, de toutes religions, qui se mettront, peu à peu, à fredonner à l’unisson.
Et pourquoi ne pas rêver que le canon d’une chorale universelle fasse taire, un jour de printemps, ceux avec lesquels les hommes s’entre-tuent ?

 » Si tous les gars du mon… on… de !  »