Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Ma Cléo que je connais si peu, mon amour à venir, je suis à Paris, à deux pas du salon où tu travailles.
Balade au Champ de Mars. Constat accablant ! Champ de Mars : champ de merdes ! Multiples, multiformes. Depuis la mini crotte d’égrotants avortons tremblotants genre shih tzu (sic !) jusqu’au maxi étron de proches parents du veau, le risque est infime qu’en levant la tête pour contempler la Tour Eiffel, le touriste en réchappe. Il en ramènera, c’est sûr, de la canine chiure, sous la semelle de ses Nike, dans les couloirs de son hôtel, voire jusque dans ses appartements, à New York, Tokyo ou Johannesburg. J’admire la concentration des joggers, à l’affût des dix prochains mètres, calculant de combien il convient qu’ils allongent ou rétrécissent leurs foulées pour ne pas s’en payer « une ». Je suis bien obligé de m’ébaudir également devant le – pourtant scandaleux – sans-gêne des pépères, mémères, papas, mamans, tontons, tatas à leur chien-chien, lorgnant avec affection le troufignon d’icelle ou d’icelui afin de s’assurer du bon déroulement de la défécation, poussant de concert avec la bête et la félicitant chose posée comme on le ferait pour un élève ayant enfin trouvé la quantité de litres échappés du robinet. Que ne les torchent-ils pas ? Mais pourquoi se gêner ? N’occupe-t-on pas des homo sapiens sapiens à ramasser du bren de clébard ? Mieux, n’a-t-on pas imaginé des motos tout exprès ? Oui ! Dans notre beau pays, des ingénieurs, Bac + 5, sortis des plus prestigieuses écoles, nantis des plus réputés diplômes, suent sang et eau, gagnent leur vie à concevoir des engins motorisés munis d’aspirateurs à crottes. Vive le progrès !
Ah ! Ma France, quelquefois tu m’énerves ! Quand préféreras-tu le visage d’un enfant à la gueule d’un chien-loup sur le calendrier des postes ?
Dis-moi Cléo, ma chérie, rassure-moi, s’il te plaît, c’est juste pour gagner de l’argent que tu t’es laissé aller à chouchouter le chow-chow, à cocooner le cocker, à briller le briard, à bichonner le bichon ? Tu ne les aimes pas, dis ? En tout cas moins qu’un fils. Rassure-moi. Tu ne fais pas partie de ces « gens-là » qui, comme disait Coluche « feraient des enfants s’ils ne pouvaient pas avoir de chiens » ou, comme je dirais moi, qui hésitent entre adopter un husky ou un petit Cambodgien, sous couvert du même attrait pour l’exotisme.
Vois-tu, Cléo, ceux qui donnent plus ou autant d’amour aux chiens qu’aux hommes, ils ne s’en rendent pas compte, mais ils remontent dans l’arbre où les attend leur ancêtre chimpanzé. Ne t’y trompe pas. Je ne hais pas les chiens. J’abhorre la confusion des genres chez certains de leurs maîtres.
Où alors, qu’ils aillent jusqu’au bout. Tu l’adores ton chien ? Il couche dans ton lit ? Tu lui roules un patin ? Épouse-le ! Mademoiselle Adèle Coton de Tuléar, ici présente, consentez-vous à prendre pour époux monsieur Médor Bobtail, ici couché !? Oui. Monsieur Médor Bobtail, ici couché ! acceptez-vous de prendre pour femelle mademoiselle Adèle Coton de Tuléar, ici présente ? Ouaf ! Je vous déclare mari et femme, chien de sa chienne. Veuillez procéder à l’échange des colliers.
Peste ! Sous les deux chaussures ! J’« en » ai récolté sous les deux ! Probablement lorsque j’ai — ô acte téméraire ! — osé contempler la Tour Eiffel dans le même instant que je cheminais.
Le « One toutou », c’est le nom de ton salon, Cléo, devant lequel je viens de m’arrêter au croisement de deux nobles avenues plantées d’arbres. J’y suis arrivé en filant le train d’une antiquité qui sortait de chez un brocanteur, un Yorkshire dans les bras. Le chien est vêtu d’un mantelet imperméable d’un rose « vieille gaine », les rubans de ses deux choupettes assortis.
Madame est accueillie comme la reine d’Angleterre, son York comme le prince héritier, par une charmante jeune femme en blouse blanche à manches courtes. Je la regarde. C’est bien toi, Cléo ! C’est toi qui fais des salamalecs aux mamies et des mamours à leurs roquets !
La belle s’empare de la bête, la pose sur une table qui ressemble un peu à celle d’un bloc opératoire, alors que « maman » s’assied dans un coin du salon aménagé en salle d’attente, dans un fauteuil en cuir véritable. Elle se saisit d’un journal qui raconte les misères des grands de ce monde, tandis que la jolie toiletteuse mignote le toutou comme jamais je ne le serais par elle.
Bon, voyons les prix. Entre cinquante et cent euros la séance, selon l’espèce et la prestation qui peut aller du bain au toilettage, la coupe pour certains tels griffons et caniches. Pour ces derniers, c’est comme le buis qu’on taille. On peut leur donner l’apparence qu’on veut : « nu », « mouton », « pompons », « pantalon », « lion »… Le modèle choisi doit varier avec l’humeur du propriétaire. À moins qu’il n’y ait des modes.
« Cette année, dans notre collection printemps été, le caniche se porte “quasi-nu”, de préférence “écouillé”, juste une manière de pompon au bout de la queue, de forme très légèrement ovalisée, l’extrémité teinte en bleu outremer habillant d’une pointe d’azur la presque nudité dédiée aux perspectives estivales… »
Placardée sur la vitrine, une publicité vantant les mérites d’un dentifrice pour chiens m’enseigne à l’occasion qu’il est grand temps que je m’éloigne !

Cléo, ma Cléo, je ne veux pas être l’ombre de ton chien !
Adieu !