Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

onn-media

« À l’instant où j’écris, il y a dans la nuit, quelqu’un qui disparaît dans quelqu’un qui jouit ».

« Phrase absolue » pense-t-il, « et qui m’a condamné à la stérilité ». Sept ans déjà qu’il l’a écrite. Sur une simple feuille volante, au stylo. C’était une nuit évidemment. Une nuit de solitude, d’insomnie. Il s’était relevé, s’était assis à son bureau. Les premiers mots avaient surgi. « À l’instant où j’écris, il y a dans la nuit ». Un alexandrin. Pur hasard. Immédiatement les autres : « Quelqu’un qui disparaît dans quelqu’un qui jouit ». Encore douze pieds si l’on prend bien soin de prononcer « jou-it ». La césure également au bon endroit. Hasard toujours. Pour la rime, c’est comme c’est. Nuit pour jouit. Il faut faire avec parce qu’impossible d’y changer quoi que ce soit. Mais surtout, plus rien après. Aridité absolue. Plus d’inspiration.

Aujourd’hui : texte intouchable, indestructible, gravé dans sa tête. De temps à autre il tombe dessus, le relit. Décidément, tout est dit qui le concerne. Rien à rajouter. Mais ce sentiment de frustration et d’impuissance.  Sept ans. Sept ans qu’il est bloqué. Incapacité absolue d’écrire. La suite ou autre chose. Non, rien. Même pas une lettre à sa mère.
Parfois il pense que « sa phrase » est trop belle pour lui. À lui inaccessible. Cette nuit-là, son inspiration avait tutoyé la perfection, la concision, la vérité, l’exactitude, l’indicible. Les mots affluèrent. Chacun au bon moment, au bon endroit. En quelques secondes, son œuvre était achevée. Définitive. Vertigineuse. Ses deux lignes valaient des milliards de pages.
Comprendre. Comprendre pourquoi. Bien sûr. Il a essayé. Il essaie encore. Il croit qu’il a trouvé. Enfin, qu’il a des pistes. Mais tout ceci ne change rien. Il ne peut plus écrire. Il a fini. Il est fini. Il est mort. Tué par sa phrase. Anéanti par ses propres mots. Oui, la mort. C’est ce qu’il reste quand on n’a plus rien à écrire.

Cela pourra paraître incroyable, mais il a été tenté de faire publier sa phrase. Un « livre » dont le titre aurait été : À l’instant où j’écris, il y a dans la nuit, quelqu’un qui disparait dans quelqu’un qui jouit. Et le texte : « À l’instant où j’écris, il y a dans la nuit, quelqu’un qui disparait dans quelqu’un qui jouit ». Peut-être suivi de points de suspension.

Et pourquoi pas un mot par page ?

À
l’
instant

j’
écris,

Il
y
a
dans
la
nuit

quelqu’un
qui
disparait
dans
quelqu’un
qui
jouit.

Ces mots : des icebergs. Lui : le Titanic. Éventré par ses mots, ses propres icebergs. Lui : insubmersible auparavant. Bon diseur, joyeux conteur, auteur prolixe, comme on dit. Se servant des mots pour amuser la galerie. Sans s’en méfier. Ou, plutôt, sans les respecter. Ou, plutôt, sans s’attacher à leur vérité. Les snobant. Presque les ignorant. Ou, plutôt, surfant sur eux. Tout en ignorant que les mots : c’est la mer, quand même ! Maintenant, il le sait. Il pense à la mer et la mer s’impose. Des milliards de mètres cubes d’eau. Il pense à la mer et elle le rend fou. Elle le submerge. Il n’est rien face à la mer, face à ce mot de mer. Avant, il faisait comme tout le monde. Il allait au bord de la mer. Il prenait des bains de mer. Elle montait, descendait, ondulait sous la houle. Elle n’était qu’un ustensile de vocabulaire. Il en était le maître. Elle lui obéissait. C’était sa créature. C’était lui l’écrivain, l’auteur, un petit Dieu en quelque sorte, et le monde était à sa botte.

Aujourd’hui, il n’ose plus écrire le moindre mot. Par respect pour ce qu’il signifie. Il en écornerait le sens. Parfois, il tente malgré tout. Tiens ! Justement ! Le voilà devant sa feuille. Il écrit : « Une inepte petite patate prétentieuse et piteuse ». Cela fait, il éprouve un peu d’amusement. L’allitération sans doute. Et l’absurdité. Réconfortante absurdité. Écrire n’importe quoi… Enfin, non. On n’écrit jamais n’importe quoi. Puisqu’on l’écrit. Cette patate sort de son âme. Inepte, petite, prétentieuse, piteuse, peut-être, mais réelle. Enfin, réellement créée. Sortie du néant. Il en est immédiatement devenu responsable. Le papa de la patate, inepte, petite, prétentieuse, piteuse : c’est lui. Cette responsabilité lui fait peur. Panique. Angoisse. Que ferai-je de ce tubercule lorsqu’il sera grand ?
Il complète : « une inepte petite patate prétentieuse et piteuse, mais qui n’existe évidemment pas ». Ouf !
Mais, réflexion faite, comment peut-on écrire que quelque chose n’existe pas ?
Alors il met le feu à la feuille pour brûler la patate.

« À l’instant où j’écris ».
C’était il y a sept ans. Il devait être deux heures du matin. C’est ça. C’était ça. Il était deux heures du matin. Il est deux heures du matin. Ah ! S’il pouvait toujours être deux heures du matin, justement cette nuit-là. Mais non. C’est fini, à  jamais, pour toujours, cette conjonction du moment et de l’écriture.

L’instant où il écrivit : « À l’instant où j’écris » est mort pour la vie.