Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Vers la fin des années 30, aux environs de ses trente-cinq ans, la belle, altière, pulpeuse Artémise de Vieux-Moulin-lès-Guimard, mariée avec son vicomte dont elle se désintéressait à tous points de vue, et nantie d’un fils d’une dizaine d’années, aimait passionnément Milord, son amant depuis quinze ans. Mais elle en était maladivement jalouse.
Celui-ci exerçait la profession de marin sur un cargo. Ses moindres absences duraient au moins deux mois. Cette pauvre Artémise souffrait, suspectait continuellement son matelot, s’en méfiait et prenait toutes les dispositions utiles pour vérifier ses doutes lorsqu’ils se retrouvaient dans la maison de Milord, un peu à l’écart du port.
Lorsque celui-ci rentrait d’un voyage, elle commençait par le sentir, le plus discrètement possible, pour déceler la présence d’éventuels parfums de femmes. Elle n’offrait sa bouche que pour permettre à son nez d’approcher le suspect de très près. Se saisissant du paquetage de Milord, elle courait à la buanderie, s’y enfermait à clef, éparpillait les affaires sales de son amant, qu’elle reniflait avec application.
En dépit de ses investigations, Artémise ne trouvait rien qui aurait pu attester la trace incontestable d’une essence féminine coupable. Qu’en éprouvait-elle ? Fierté, dépit, bonheur ?
Voilà bien le lot des jalousies déçues. Un mélange du plaisir de n’être point trompé et de la déception de n’avoir rien découvert. Les maîtresses jalouses d’amants fidèles sont bien les plus malheureuses.
Soucieuse d’équité, Artémise s’imposait la fidélité. C’était devenu dans sa nature que de s’obliger aux sacrifices qu’elle exigeait des autres. Depuis son mariage avec le vicomte, elle n’avait donc pas connu d’autre amant que Milord.
Milord revint d’un voyage qui l’avait emmené jusqu’en Grèce. Son bateau avait fait relâche quelques jours au Pirée. Artémise l’attendait dans la petite maison derrière les dunes. Elle tenait une carte postale dont elle s’éventait nerveusement. Elle n’en avait pas du tout apprécié le recto, même si le verso demeurait un exemple de banalité épistolaire et de bonne conduite :
“Les paysages de Grèce sont surprenants. Je pense à toi. Ton fidèle Milord”
Paysages ! Artémise en était restée ahurie. Paysages ! Ah oui ! Drôles de paysages ! Est-ce ainsi qu’on décrit Dionysos, Dieu du plaisir, dans sa posture la plus triviale ? C’est à dire affichant à l’appui de son regard de bouc en rut une verge d’une taille inconcevable.
Remise de son choc, Artémise suspecta la nature de l’embrouille. Confusion de destinataires. Une femme, nécessairement volage, avait reçu un paysage d’oliviers ou de ruines légendé de commentaires grivois. Enfin Milord était tombé dans le piège. Artémise oscillait entre rage et délectation. Elle ruminait une scène de ménage homérique. C’était bien le moins qu’elle pouvait faire dans cette occasion. Avec cris, gifles, bref toute la panoplie qui habille la jalousie…
Milord, sac au dos, bras ouverts, rentra chez lui. Artémise, fâchée, refusa son baiser. Elle barricada la porte. Elle se dressa face à lui, les poings sur les hanches, toute de férocité réjouie. Elle avait bien eu raison de douter de lui. Elle zébra l’air de ses mains un peu folles, la carte postale passant de l’une à l’autre. Elle hurla comme prévu. En jouissant de ses hurlements.
Entre deux rafales, Milord tentait des retours en eau plus calme. Il se montrait d’une patience d’ange, l’écoutait, lançait un mot d’explication, se protégeait des coups qu’elle commençait à lui donner.
Immense, svelte, barbu, l’œil d’un bleu de lagon, une seule chiquenaude de sa part aurait suffi à amadouer la furie. Il ne cédait jamais à la violence. Sa sérénité décuplait la hargne d’Artémise. Marchant de long en large, tournant autour de la pièce, saisissant un vase, le fracassant par terre, mimant un déchirement de son cœur, outrant sa peine, insultant Milord avec une vulgarité de charretière, elle puisait dans sa comédie mille sensations émoustillantes.
Profitant d’un moment d’accalmie, Milord avança la probabilité d’une interversion des deux cartes, soutint que Pietros, l’italien au nom grec, un vieux copain de quinze années, de la marchande comme lui, avait dû recevoir l’Acropole ou les olives, jura que tout ceci n’était pas grave, ne représentait en aucune façon la moindre entaille dans leur contrat.
Artémise restait aveugle et sourde à ses arguments. Elle recommença à se trémousser, à trépigner, en rajouta, pleura, glapit. Fatiguée, elle geignit, se laissa tomber à terre, à genoux, geignit de nouveau, se pencha en avant, colla sa bouche contre le pavé en bavant des plaintes de plus en plus profondes, se calma, y posa la joue…
Le reste de la scène fut condensé dans son journal intime. ” Il m’a prise comme un homme en prend un autre ! ”
Milord s’en est allé de nouveau, cette fois-ci vers les Pays-Bas. Après l’incident du retour, Artémise s’est réconciliée avec lui dans une horizontalité plus orthodoxe. Avant son départ, Milord jura encore qu’il ne céderait jamais au charme d’une autre femme. Il l’a dit et répété, a même insisté pour que la Bible recueille son serment : ”Je te jure sur Dieu qu’il n’y aura jamais d’autre femme dans ma vie.” Artémise, satisfaite, impressionnée par la solennité de l’engagement, a gardé au fond d’elle-même un soupçon de scepticisme qui ne demande qu’à croître et embellir.
Un dimanche, après la grand-messe en compagnie du vicomte, elle s’échappe pour aller errer aux confins du hameau de La Truche, sur le chemin de la dune où se cache la maison de Milord. Posés çà et là, des rochers de granit moussus saillent au milieu de la lande. Elle a chaud. Le ciel est bas. Un temps d’équateur. Rare dans la région habituellement soumise à la brise venue de l’océan. Il pleut, il fait lourd. Depuis huit jours, le temps se montre bizarre. Les bêtes, les hommes en souffrent.
Son obsession l’a reprise pendant l’office, alors qu’elle examinait ses voisines de la travée des femmes. Comment ne pas céder à cette boulangère dont le mari cornu dépasse la licorne dans les légendes locales, à cette veuve, plus visitée que le mont Saint-Michel, à ces jeunes vicieuses rosissant à la belle saison, dont chaque œillade équivaut à une promesse de culbute ?
Milord non plus n’était pas de marbre. Comment pourrait-il résister ? Les ports de Hollande ne regorgent-ils pas de ces marchandes d’elles-mêmes, exposées en vitrine à l’ardeur des marins en goguette.
Elle rumine ses craintes en arpentant un chemin rendu boueux par la pluie. Elle est oppressée. D’où sa décision de prendre l’air. Mais d’air, point.
Sa robe lui colle à la peau. Elle évite les flaques, monte sur le bord du talus, perd l’équilibre. Pour se rattraper, elle saisit une branche qui casse. Elle glisse le long du talus, se récupère mais ne peut pas éviter que son pied s’embourbe dans l’empreinte boueuse formée par le sabot d’une vache. Un bruit de succion et ploc, l’escarpin est resté englué dans la gadoue. Elle s’énerve. La sueur afflue sous ses aisselles. Elle se baisse pour ramasser sa chaussure, la retire avec peine. Elle se passe la main dans les cheveux pour les remettre en place. Elle voudrait laver la chaussure. Elle cherche une solution des yeux.
À cent mètres, un hameau se détache derrière la haie. La brise se lève, un vent étranger à l’endroit, un chaud sirocco incongru. Ah ! Là-bas près de la grange au toit d’ardoises : un abreuvoir avec une pompe. Le vent monte en puissance, en chaleur, jouant de sa robe plissée comme de celle de Marylin. Elle lâche l’escarpin pour rabaisser la robe. C’est le moment que choisit la pluie pour tomber. Artémise ramasse la chaussure. Hop ! Le coup de Marylin ! Plouf ! La chaussure ! Plic, plic, plic ! Les gouttes grossissent et claquent sur le granit de l’abreuvoir. Artémise s’affole un peu. Elle passe l’escarpin sous la pompe. La pluie redouble. L’eau est tiède, son contact n’est pas désagréable. Artémise en profite un peu. La pluie redouble. Trop c‘est trop. Elle cherche un abri. Elle se replie vers la bâtisse proche, une maison basse également couverte d’ardoises.
Elle s’approche de la porte en chêne, hésite. La pluie maintenant impétueuse la cingle. Elle se décide à frapper avec la main qui tient la chaussure, l’autre domptant le courant d’air sous sa robe. Elle se fait l’impression d’une fille perdue. Ses cheveux ont frisé sous l’averse, sa robe lui colle au corps.
Il ouvre. Il est grand, brun, de son âge, torse nu, mouillé lui aussi. Il incline la tête. Elle s’engouffre à sa suite dans la grande salle où brûle un feu d’enfer dans une haute cheminée. Artémise frissonne. L’homme est beau, velu. Il finit de s’essuyer le torse avec une serviette blanche. Ses bretelles pendouillent le long de ses jambes. Ils se regardent. Il lui tend la serviette. Elle y dissimule la tête. Ils ne se sont encore rien dit. Elle attend quelque chose. Elle sait qu’elle est perdue. Il lui dit de se sécher au feu. Elle a chaud, très chaud. Elle reste cachée sous la serviette d’où elle n’ose plus sortir la tête. La voici près de la cheminée.
Sans qu’elle y soit pour quelque chose et sans s’y opposer, sa robe choit aux pieds d’Artémise. Elle se mord les lèvres. Nouvelle chute, cette fois la combinaison de Nylon. Le bruit de la pluie contre les carreaux opacifie le moment. L’homme glisse un doigt sous l’élastique de la culotte. Elle ferme les yeux. Il est trop tard. Elle pense à Milord. Imagine qu’il puisse céder comme elle va le faire. Un dernier frisson de jalousie la parcourt.
Artémise lâche de petits cris au ressenti de sa culotte s’enroulant autour de l’élastique et descendant sur ses cuisses.
Son visage toujours enfoui sous la serviette, elle la serre à la base de son cou pour ne rien voir.
L’homme se tient dans son dos et n’en bougera pas. Il la courbe vers l’avant, lui écarte les jambes.
L’homme lui réserve le même traitement que celui que Milord lui avait imposé. Après un grognement semblable au brame d’un cerf, il s’en décolle et quitte la pièce. Elle reste de longues minutes prostrée sous sa serviette. Puis elle s’essuie longuement. Le feu baisse d’intensité. Elle s’en rapproche pour se rhabiller. La maison semble vide. Pendant un court instant, elle s’imagine avoir fait un cauchemar. Une porte claque derrière elle. Elle sursaute. La silhouette de l’homme se perd dans la lande.
Son regard se pose sur le guéridon d’acajou. Elle y voit la carte postale, la prend. Derrière l’Acropole, c’est bien l’écriture de Milord : ”Cher Pietros, cette carte pour te prouver que je pense bien à toi. Vivement que tu reprennes la mer ! ”
Elle court, Artémise, elle court sous la pluie, ses chaussures à la main.
Sa robe est ouverte sur sa poitrine.
Elle a honte.
Elle est désespérée.
Milord et Pietros s’aiment donc, et ce dernier vient d’assouvir sa rancœur à l’encontre de sa rivale.
Encore un jaloux.
Milord n’est pas revenu.
Artémise ne s’en est jamais consolée.