Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

oeilMarie m’aime. Marie m’aime trop. Marie n’aime que moi. En dehors de son amour, elle ne me donne rien. J’en souffre. Mais comment lui en vouloir ? Faut-il le lui dire ? Le faut-il ?

Alors lui écrire. Non, plutôt l’écrire au monde. Ecrire au monde, Marie, que si tu m’aimais moins, si tu étais moins égoïste, je revivrais.
Depuis dix ans qu’on se connaît, peu à peu, notre existence s’est cantonnée à nous. A nous seuls. Par la force de ton amour et la docilité du mien. Je t’aime aussi. Mais de manière moins assassine. Ton amour à toi, il tue. Tu m’as massacré d’amour. Je veux dire que je ne suis plus rien d’autre qu’une personne qu’on aime. Je veux dire que, pour toi, hors ton amour, je ne suis rien. Je peux tout faire, je peux tout dire, je peux te quitter, je peux te haïr, tu me pardonnerais, puisque tu m’aimes trop. Je hais cette situation « supérieure ». J’en ai marre de cet amour absolu. Glouton. Divin. Esclavagiste. Je voudrais en toi, de toi, depuis toi, envers moi, pour moi, contre moi, d’autres sentiments. Mais ils sont tous morts. Ton amour les a détruits comme un cancer tue les autres cellules. Je suis ton univers, ton infiniment petit, ton infiniment grand. Je suis tout pour toi. Quand on est tout, on n’est plus rien. Rien du Tout. On est dépourvu de sens, de mesure. On est le temps. On est l’espace. On n’a plus sa place en soi-même.
Plus j’ai augmenté en toi, plus j’ai diminué en moi. Tu m’as grignoté. Je suis dans ta tête, dans ton corps. Tu marches avec mes jambes, tu te caresses avec mes mains, mon sang circule dans tes veines. Tu m’as sublimé en toi. Je n’éprouve de sentiments que ceux que tu me prêtes. Pour me voir, c’est toi que je regarde. Quand tu souris, c’est que je suis gai. Si tu pleures, c’est parce que je suis triste.

Je voudrais tant que ton amour me libère !