Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

À la maison, nul ne croyait en Dieu. Mais, vaille que vaille, contre vents et marées, mus par une hypocrisie sincère, nous émargions aux rites du catholicisme ; plus spécifiquement, nous appartenions à l’obédience assez en vogue des non-croyants pratiquants.
C’était ainsi. Il le fallait. Mon père l’exigeait pour des raisons d’apparat social, de bonne image exhibée au voisinage ainsi qu’à nombre de ses collègues fonctionnaires et dévots qui résidaient non loin de chez nous, notamment certains roides supérieurs dont il devait ainsi espérer quelque promotion en récompense de sa bonne conduite chrétienne, à défaut de sa compétence ou de sa motivation, indubitablement suspectes.
Ma mère n’était pas contre. L’apesanteur de ses convictions morales la préservait de tout risque d’angoisse métaphysique. Elle appréciait surtout la grand-messe dominicale qui lui permettait d’arborer au vu et au su de tous — et fondamentalement de toutes —, des tenues de singulière facture, surtout de monstrueux chapeaux qui effrayaient Picsou, notre chat gris.
Mon premier contact avec l’église influença également ma vocation d’artiste. Question décors, c’était bien mieux réussi que la salle des fêtes. L’architecte n’avait pas lésiné sur les volumes. La lumière pleuvait des vitraux pour se concentrer notamment sur la scène. Je crus comprendre qu’étrangement on la dénommait autel. Le décor était assez bien agencé et, lors des séances dominicales, les comédiens plutôt bien costumés. Les dialogues n’étaient hélas pas écrits en français, ce qui, au début, me déconcerta. Mais, bien vite, je m’accoutumai à entendre ânonner en latin, puisque c’est ainsi que le sabir se nommait. Nous dirions aujourd’hui que le spectacle se déroulait en V.O. non sous-titrée.
Dominus vobiscum, disait l’acteur principal.
Et cum spirito tuo, répondait la foule.
Inouï ! Ahurissant ! Les spectateurs participaient au spectacle ! Voilà une bien belle trouvaille qui, plus tard, serait copiée par certains metteurs en scène sans scrupules sous l’argument d’instaurer un « théâtre total ». Sans pour autant, les indélicats, citer la source de leur supposée innovation.
Le déroulement de la messe, son ordonnancement, m’ébahirent. C’était réglé au poil près, au centième de millimètre. Une vingtaine de figurants, à peine plus âgés que moi, en aube rouge et surplis à dentelle blanche, étaient alignés de part et d’autre du chœur. Sans doute pour faire joli. Quelques comédiens plus aguerris, un peu plus vieux, vêtus d’aubes d’un blanc immaculé, jouaient un rôle plus important. Il y avait ainsi le préposé aux burettes, celui qui tenait la serviette pour torcher le calice… et, surtout, la vedette, la star : le thuriféraire ! Celui qui ne cesse de manier l’encensoir. On ne voit que lui. Dès la procession d’entrée, il le tend au prêtre qui enfume d’encens l’autel sur lequel sera célébré le Saint-Sacrifice, ainsi que la croix. Et d’une ! Avant la lecture de l’Évangile, le livre de l’Évangéliaire est encensé. Et de deux ! Durant l’Offertoire, le pain et le vin, qui deviendront le Corps et le Sang du Christ, sont encensés. Et de trois ! Au moment de la Consécration, durant l’élévation du Corps et du Sang du Christ. Et de quatre ! Vient ensuite l’encensement du célébrant en signe de purification, puis des autres ministres et enfin des fidèles. Et de cinq !
Encenseur. Je le serai ! En attendant d’être encensé par quelques… thuriféraires !
Porté par cette révélation, je fréquentais sans broncher le catéchisme, également le patronage les jeudis après-midi.
C’était une espèce de garderie, un peu comme l’école. Mais ce fut aussi mon premier conservatoire. L’abbé qui s’occupait de nous, une trentaine de garçons de huit à douze ans, en pinçait pour le théâtre. Il était petit, d’une maigreur de coucou et chauve comme un genou, ce qui lui évitait la corvée de la tonsure. Il portait de grosses lunettes d’écailles à monture marron, arborait un nez monstrueusement « patatiforme » et s’enveloppait dans une vaste soutane d’un noir tirant sur le gris, pas bien propre et toute rapiécée. Une vilaine scoliose lui ravageait la silhouette, lui tordait l’allure, le privait de toute prestance physique. Je fus surpris qu’on pût être abbé sans être altier. Disons-le tout net : il était moche comme un cul de babouin, ce qui me faisait pleurer de rire lorsque je l’imaginais, par exemple, confesser ma mère !
Vanitas vanitatum ! (C’était un peu comme hip ! hip ! hip !) hurlait le maigrelet abbé après nous avoir tant bien que mal regroupés dans la cour du patronage, les jeudis après-midi, après la leçon de catéchisme.
Et omnia vanitas ! (C’était un peu comme hourra !) beuglions-nous.
Avant une partie de drapeau et une autre de balle au prisonnier, l’abbé nous enseignait l’Ancien et le Nouveau Testament, avec la conviction et la théâtralité dont, plus tard, ferait preuve Alain Decaux lorsqu’il contera ses histoires. Notre chauve efflanqué me stupéfiait. Il tenait là des scénarios en béton qui mériteraient bien un jour d’être portés sur scène ou à l’écran. D’ailleurs Cecil B. DeMille eut la même idée que la mienne lorsqu’il réalisa Les dix commandements.
Pour ma part, de tous les personnages créés par notre abbé, j’éprouvais la plus vive des sympathies pour celui de Jésus Christ dont il nous montra souvent l’image, enserrée dans un cadre mordoré. C’était un enfant joufflu, vêtu d’une aube bleu ciel. Ses cheveux bouclés étaient surmontés d’une soucoupe volante gris clair. Indubitablement, l’Enfant Jésus et moi avions quelques points communs qui tenaient non seulement au physique, mais aussi à notre détermination à vouloir devenir, contre vents et marées, quelqu’un d’important. On sait où son ambition le mena. Je me sentais tout à fait prêt à en assumer le risque s’il devait me conduire à la notoriété.
Mon choix était fait, ma résolution prise : plutôt la gloire, même au prix de la crucifixion, que l’anonymat !
Au Noël qui suivit, je demandai à mes parents de m’offrir une panoplie de Jésus enfant.
Lorsque je vis ma mère et mon père lever les yeux au ciel, je compris que j’avais visé juste !