Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

92bdcb28Ce matin, allez savoir pourquoi, une étrange envie, presque maladive, me tortura dès le saut du lit. Tel un adolescent dévoré par l’acné juvénile, je fus assailli de démangeaisons, de rougeurs, d’érubescences, d’érythèmes, de rubéfactions, j’en passe et des plus irritants.

Que m’arrivait-il ? La cause en était-elle une réaction violente due à l’absorption de quelques couleuvres politiciennes ? à un accès de potomanie pendant lequel j’aurais englouti, plus que de raison, du calvados de contrebande ? à une scène de ménage avec ma compagne qui me reproche souvent de ne pas fermer mes tiroirs ou de ne pas rabaisser la lunette des WC ?

Eh bien non ! Rien de tout cela. La fautive, car c’en était une, n’était que la Muse, celle qui vous titille sans coup férir, celle qui vous pousse la main vers le stylo ou le clavier d’ordinateur, celle qui susurre à votre oreille : « Mon garçon, l’heure est venue, il faut t’y mettre et tu verras : tu craindras le pire puis tout ira mieux ».

La Muse de l’écriture, tout à la fois sorcière et fée, chimère, virago, mais surtout séduisante et convaincante, m’avait bel et bien mis le grappin dessus.

Je l’adore et je l’abhorre. Elle me fait jouir et souffrir. Je le sais. Mais je lui obéis sans barguigner.

Et, toujours, son diktat prononcé, je me mets au travail. Cent fois sur l’établi… comme un apprenti qui réapprendrait, à chaque recommencement, les postures fondamentales de son art. De l’établi enfin je repasse à la table, celles des plaisirs, au fur et à mesure que mes mots se forgent, qu’émergent de la glaise des personnages quasiment de chair et de sang.

Ça y est ! C’est parti ! Je suis de nouveau le petit frère de Dieu. Ma liberté d’inventer – et même de mentir -, est totale, infinie, incommensurable. Je crée ce qui me plaît, ce je veux. Et hop ! Un Boeing 747 s’écrase sur l’Elysée. Et hop ! Mon inspecteur des impôts est cocufié par un clone de Robin des bois. Et hop ! Je fiche une trempe à Donald Trump. Et hop ! Les plus belles femmes du monde me tombent dans les bras. Et hop ! J’arrive à les satisfaire. (Là, reconnaissons-le, nous sommes vraiment dans le roman !)

C’est l’escalade jusqu’à l’acmé, le pic des plaisirs, l’orgasme de la plume ! Je vis en moi et hors de moi, baigne dans une bienfaisante schizophrénie. Bref, je m’éloigne quelque temps du sol pour viser le zénith, là où souffle le vent de l’inspiration et de la candeur, de l’absence d’interdit et de l’obligation d’être fou.

Décidément, oui. Lors de chacune de ses intrusions en moi, comme une fille de joie qui prendrait son auteur par la ruse et la séduction, ma muse m’amuse.

Décidément, oui. M’amuse ma muse.