Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Cet article est paru dans le dévorant, la revue bimestrielle du Cercle littéraire des écrivains cheminots (CLEC).

À une période où l’appât du gain, par n’importe quel moyen, fût-il frauduleux, gouverne le monde et devient une fin en soi au détriment des plus faibles, l’analyse et la réflexion sont plus que jamais de mise.

Merci à Marie-Bernard Goepfert, pour ce rappel salutaire.

Il ne fait pas le bonheur, mais il y contribue, dit-on. Il est, dit-on encore — à raison pour Quinte-Curce, à tort pour Machiavel, « le nerf de la guerre », la force, peu subtile assurément, mais bien réelle, qui donne le succès. Et nous finissons par le mettre au premier rang de nos désirs, parce qu’il nous semble capable d’opérer toutes les transformations, de satisfaire tous les appétits : « il est donc considéré comme l’être tout-puissant », nous dit Marx. L’argent, souvent jugé « sale », exerce ainsi sur nous une séduction non exempte d’une certaine mauvaise conscience. Quelle place lui attribuer ? Comment le désirer ? La question, pour être éminemment concrète, n’en est pas moins philosophique.

Originellement utilisé pour faciliter l’échange des biens et des services utiles aux familles (au service de l’économie domestique, selon les termes d’Aristote), il permet à l’homme d’acquérir et de posséder ce dont il a besoin pour vivre dans un minimum d’aisance et de tranquillité, en lui offrant la possibilité d’échanger des réalités fort dissemblables (vêtements, nourriture, voyages, loisirs culturels, etc.) grâce à la traduction de ces dernières en une unique valeur d’échange. L’argent utilisé dans ce but n’est pas « sale », dès lors qu’il est gagné honnêtement.

Tout se gâte cependant lorsque cet être sans couleur, saveur, ni odeur, devient non seulement un moyen, mais une fin, lorsqu’on se propose comme but l’accumulation des richesses, lesquelles peuvent même finir par consister, non plus dans des biens ou services, mais dans la possession financière elle-même. Il s’agit alors, nous dit Aristote dans La politique, d’une forme de « chrématistique » (art d’accumuler les richesses) non naturelle, car non enracinée dans la nature de l’homme, dans ses besoins réels. Elle naît, toujours selon Aristote, de ce que l’homme substitue l’appétit de vivre, qui est illimité, à la tâche de bien vivre, qui est, quant à elle, mesurée par la vertu. Le désir d’argent devient ainsi insatiable, dans une recherche immodérée de sécurité, de plaisir et de puissance.

L’argent nous détourne alors, par l’attrait qu’il exerce sur nous, des luttes qui sont véritablement à notre hauteur, tel l’effort du travail sur soi. Il nous écarte tout autant de la tâche de servir les autres, nous poussant au contraire à nous servir d’eux pour posséder nous-mêmes davantage. Ainsi, en ne lui donnant pas un salaire juste et des conditions de travail décentes, on dépossède celui qui travaille de ce à quoi il a droit, de sa dignité. On oublie le principe personnaliste selon lequel la valeur du travail se trouve d’abord dans le travailleur lui-même : ce dernier accomplit en effet, consciemment et librement, une tâche où il doit pouvoir se réaliser, être utile, mais aussi accéder à la propriété, une propriété qui reflète, prolonge et facilite la possession de soi. Recherché pour lui-même, l’argent est le nerf d’une guerre qui est tout simplement celle du plus fort contre le plus faible, de l’homme sans scrupules contre l’homme laborieux et honnête.

La clé du problème pourrait bien se trouver, non dans l’abolition de la propriété privée ou dans l’abandon de l’argent, mais dans une sorte de vigilance du cœur : détecter dès les premiers symptômes tout attachement excessif, ne vouloir l’argent que pour une fin digne de l’homme, savoir aussi le donner, nous laisser attirer par des valeurs qui ne sont pas, en elles-mêmes, accessibles à l’achat (intelligence, amitié, fidélité, etc.), chercher à nous posséder nous-mêmes, plutôt qu’à posséder des choses.

Nous éviterions ainsi, et le ridicule du businessman qui accumule en pure perte les possessions, au grand étonnement du Petit prince, et le drame des Indiens de Steinbeck (dans La perle), qui perdent, pour une perle promise à une vente des plus intéressantes, le véritable trésor de leur vie, leur enfant.