Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

On n’en finirait pas de constater l’immaturité de notre société. De l’adulte énervé qui s’écrie « J’ai tous les droits », au jeune récemment embauché qui, ayant mal dormi, n’apparaît pas au petit matin pour prendre la relève, tant de personnes semblent tout simplement… n’avoir jamais grandi ! Et l’on est parfois tenté de penser que pour ces adultes-enfants, le monde n’est qu’un vaste champ ouvert à la consommation : ils consomment les gens et le temps comme on consomme un aliment, détruisant du fait même, à petit feu parfois, ce dont ils se nourrissent ainsi effrontément.
Faudrait-il donc cesser de consommer ? Ce serait renoncer à respirer, à s’alimenter, à utiliser de l’énergie. Car notre constitution biologique nous contraint à amener certaines choses à la destruction, en utilisant leur substance, selon la définition même du terme « consommer » (Petit Robert). Une telle logique pour ainsi dire « décroissante » nous conduirait à renoncer tout simplement à utiliser des choses, car bien souvent l’utilisation débouche sur l’usure, et l’usure mène à la destruction. Or, n’avons-nous pas le devoir de nous maintenir en vie, et même de chercher à vivre bien ?
Consommer, mais point trop, pourrait alors se révéler une piste prometteuse, si le propre de notre raison est précisément son aptitude à nous donner la juste mesure en tout. Il serait déraisonnable en effet d’ingurgiter ou d’absorber ce dont nous n’avons pas besoin et plus encore ce qui pourrait nous nuire. La sagesse voudrait aussi qu’on ne consommât point inutilement, et l’écologie de nos pères le savait, bien avant que l’idéologie de l’écologie n’eût surgi. On chauffe aujourd’hui les terrasses des cafés ; on n’aurait pas laissé autrefois, au plus profond de l’hiver, une fenêtre grande ouverte dans une pièce pourtant chauffée, sinon pour aérer brièvement et efficacement.
Il ne s’agit toutefois pas seulement de quantité, mais de qualité. Il est des choses et des êtres qui ne doivent pas être consommés, et c’est avant tout — et de façon absolue — le cas des personnes. C’est pourquoi le cannibalisme, bien sûr, comme nous le dit Leon Kass dans The Hungry Soul (L’âme affamée), constitue, dans l’ordre de l’alimentation, le comble de l’inhumanité, une « hospitalité inversée » (ainsi le Cyclope se nourrit des compagnons d’Ulysse, au lieu de les nourrir). D’une façon plus générale, la dignité du sujet humain le rend proprement indisponible et réfractaire à tout ce qui conduirait à le traiter comme un objet et à en faire, d’une façon ou d’une autre, un esclave. Il conviendrait aussi de ne pas considérer comme ouverts à la pure consommation (et donc à la destruction, physique ou intellectuelle) les biens culturels, les œuvres de l’esprit, tout ce qui est rempli d’humanité. Capables de nourrir l’esprit, ces biens ne semblent pas pouvoir être traités comme de simples passe-temps et méritent au moins l’aumône de notre admiration.
« La sagesse voudrait aussi qu’on ne consommât point inutilement, et l’écologie de nos pères le savait, bien avant que l’idéologie de l’écologie n’eût surgi. » La juste mesure dans la consommation exige peut-être encore que toute action humaine (consommation, contemplation, appréciation) où l’on reçoit en soi ce qui vient du dehors soit toujours accompagnée d’une disposition à donner ce qui vient du dedans. Nous sachant débiteurs, nous chercherions alors à savoir, non pas seulement ce que nous avons à gagner dans ce qui nous est offert, mais comment y répondre et qu’offrir en retour. Cette logique de la reconnaissance et de la gratitude pourrait bien nous guérir de l’immaturité propre à notre « société de consolation » (selon l’expression du sociologue Robert Ebguy) et nous permettrait de goûter à ce qui est vraiment grand en ayant le courage de nous laisser interpeller par la tâche que cette grandeur indique.
Tel est peut-être le sens de cette phrase du poète polonais Cyprian Norwid : « La beauté est pour susciter l’enthousiasme pour le travail/le travail est pour renaître. » (Promethidion).

Marie-Bernard Gœpfert