Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

edenJean-Serge de Pielle n’avait plus le sou mais portait un nœud papillon, même pendant son sommeil. Sa taille lui conservait un peu de sa grandeur passée. Héritier des dettes de son père, il les avait dignement fait fructifier. Jean-Serge refusait farouchement les offres des acheteurs; pas question de céder le château de famille, pas question. Pas plus que les cinquante hectares d’herbages. Beaucoup de marais et de bois, certes, mais surtout une terre d’Histoire. C’était là qu’Adam, son arrière-arrière-arrière… grand-père, avait rencontré Ève, dans le plant de l’Hédaine, à main gauche après le verger. Alors vous pensez, vendre ce lieu mythique ! Même les Japonais avec leurs yeux de yens pouvaient toujours courir !

Jean-Serge était bien le seul à connaître le secret de sa terre. Il le tenait de son père qui le tenait du sien. Le mystère disparaîtrait donc avec lui puisqu’il n’avait pas d’enfant. La question le tarabustait : qu’est-ce qu’un secret qui meurt ? La seule réponse possible l’ébranlait fortement : ce n’est plus rien.

Alors que faire ? Ne rien dire et c’était la misère qui s’amplifiait ; tout avouer et c’était immédiatement l’invasion, certes compensée par un florissant commerce dont tous les parcs d’attraction et sanctuaires du monde ne se remettraient pas. Mais voir ce flot de pèlerins, caméscopes en bandoulière, venir prendre la pose des pécheurs, la femme offrant une pomme à l’homme (une pomme ! quelle erreur !), les enfants déguisés en chérubins, un souriant employé du parc d’attraction jouant les Lucifer ! Non ! Non ! Non et non !

« Dieu soit loué mais pas mes terres », dit-il en achevant sa prière de mâtine. Il replia avec précaution son duvet sur son lit de camp, quitta la chambre bleue située dans l’aile nord pour aller se laver dans la salle de bains de l’aile sud où coulait encore un maigre filet d’eau.

Il parcourut les cent cinquante-trois mètres qui l’en séparaient, cent cinquante-trois mètres de couloirs vides et poussiéreux, marqués au sol et sur les murs des empreintes des meubles et tableaux vendus. Il ne souffrait pas de leur disparition puisqu’il n’était plus capable de faire la différence entre ce qui existait encore et ce qui n’était plus. De temps à autre, il s’arrêtait pour un regard au mur vers l’empreinte laissée par le cadre d’une toile absente plus chérie que les autres. Avant de tourner au bout du couloir nord pour rejoindre l’aile sud, il évitait avec soin l’emplacement de la grosse maie de chêne, contre laquelle il s’était cogné si fort en courant après Farfadet, le bas rouge de son enfance.

Jean-Serge s’enferma dans la salle de bains. Pudique, il en verrouillait toujours la porte avant de se déshabiller pour faire sa toilette. D’ailleurs, il ne se dévêtait jamais entièrement. Il lavait le haut de son corps, l’essuyait, enfilait sa chemise à jabot, ajustait son nœud papillon, puis lavait le bas, sans jamais regarder, puis réajustait sa feuille de vigne en plastique. Ensuite, il savonnait sa serviette, son gant de toilette, les rinçait, les tordait avec application, les mettait à sécher jusqu’au lendemain. Après, il avait la conscience propre et tranquille.

Il descendit dans la cuisine, la seule des quinze pièces du rez-de-chaussée à n’être pas complètement vide si l’on excepte le salon équipé d’un unique tabouret. Il alluma le camping-gaz, tira de l’eau de la cuve approvisionnée par une gouttière intérieure, la mit à chauffer. Il alla chercher un paquet de biscottes à la cave. Il ne lui en restait plus que douze palettes sur les vingt rentrées avant cette histoire de chèque sans provision. À raison d’un paquet par jour, le stock lui laissait encore le temps de voir venir.

Muni de son bol d’eau bouillante et de son paquet de biscottes, il alla s’asseoir sur le tabouret du salon. Il réfléchit. Les traces des quatre pieds du piano droit avaient tendance à s’effacer objectivement mais pas dans son imagination. Il pensait souvent à la folie des autres, tellement qu’il lui venait quelquefois l’idée que son obsession le rapprochait de ceux qui en étaient l’objet mais qui n’en avaient pas conscience. Cette idée l’inquiétait. Sa lucidité, dans un monde de fous, n’était-elle pas promise au néant ?

Pour se rassurer, il se levait, jetait une biscotte par la fenêtre. Lorsqu’il voyait les moineaux se précipiter sur les miettes, il allait mieux. Le monde tournait bien, dans le bon sens, grâce à lui. Sinon, la scène n’aurait pas été possible.

Il ouvrit la fenêtre, émietta une biscotte, la jeta. Les oiseaux se précipitèrent. Une grosse grive, genre japonaise en quête d’un château, s’en mêla. Sans perdre une seconde, Jean-Serge alla décrocher le fantôme du vieux fusil à chien fixé sur les trous des chevilles de l’ancien râtelier. Il épaula, visa, fit « pan ». La grive ne broncha pas. « Raté ! » pesta-t-il. Il réarma, épaula derechef, visa de nouveau, refit (plus fort) « pan, pan ! » Nouvel échec. Nerveux ? Bof ! Qu’elle vive. Il remisa l’arme, se sentit généreux.

Il s’assouplit les phalanges tout en s’installant sur son tabouret face à l’apparence de piano. Le temps de chercher la note dans le silence. Ce fut parti pour La Sonate au Clair de Lune inspirée à Beethoven par une chanson de Michèle Torr : Midnight Sun. Parfois, il attaquait un peu fort, au risque de se fouler un doigt par terre, ce qui lui était déjà arrivé et l’avait empêché de jouer deux semaines durant.

Les gens du coin, quelques paysans rougeauds, farouches comme volaille, sans doute un peu fous, ignoraient tout des grâces que la musique de Jean-Serge aurait pu leur apporter s’ils avaient fait l’effort de l’écouter pour l’entendre. Il ne leur en voulait pas. Tolérer la différence lui semblait être le summum de la générosité. Sauf les Japonais ! Ces Japonais fripés qui en voulaient à ses terres, son château, son Hédaine, à main gauche après le verger, aux traces de ses tableaux, de ses meubles, de son passé.

Jean-Serge de Pielle, concertiste renommé des années d’avant, déplia sa longue carcasse pour l’offrir aux vivats du public en délire. Après Beethoven, il avait joué la musique de la chanson de Francis Blanche : La Truite de Schubert, puis une reprise par Jean Sébastien Bach d’un air des Compagnons de la Chanson : Jésus que ma joie demeure. Pourtant, il n’appréciait pas trop les emprunts que les musiciens du passé se permettaient de faire aux compositeurs des œuvres du présent. Enfin ! Sa tolérance prenait encore et toujours le dessus.

Il ne signa aucun autographe, aucun. Il sortit de scène puis sortit dehors dans le même élan, sans, par modestie, faire de différence entre ses deux sorties.

Ce matin, la lune était à peine levée mais la nuit s’annonçait belle. Jean-Serge le devina au goût de parfum d’odeur noire lui caressant les oreilles d’un trait vif. Frisquette quand même la brise sombre. Il fit demi-tour pour enfiler un deuxième nœud papillon et mit une feuille de vigne plus chaude.

Il traversa la cour du château. Se trompant de sens en actionnant la manivelle, il baissi le pont-levas, se reprit et baissa le pont-levis. Une grenouille coassait dans les douves. Il redouta un instant être en présence d’un batracien nippon. Mais non : le cri n’était pas bridé. La vie est quand même bizarre, pensa-t-il, sans savoir exactement pourquoi.

Comme il n’avait plus d’argent pour s’offrir des cigarettes, il aimait les nuits assez fraîches où il pouvait fumer la buée de son haleine. La première goulée, surtout celles des buées d’hiver sans filtre, le soûlait un peu. Il devait alors s’asseoir pour attendre que sa tête cessât de tourner. Le jour de cette nuit-là, le problème ne se posait pas puisque la buée, certes fraîche mais estivale, donc ultra légère, était de plus mentholée.

Jean-Serge prit le chemin du Pêché. Pêché : jeu de mot pour initié, mot-valise pour private joke, conçu par Jean-Serge par lui-même pour lui seul, la première syllabe tirée de pêcher, du nom des arbres dont le verger de l’Hédaine au bout du chemin était planté (oui, car c’était une pêche, pas une pomme !), la seconde extraite de péché, en référence à l’incident qui se produisit dans ce même verger.

Par malice surnaturelle sans doute, ce diable de chemin n’était ni escarpé ni étroit, plutôt large et droit, taillé au milieu d’un bois. Pour compenser cette absence de romantisme, Jean-Serge y marchait en zigzaguant.

Il s’approcha du jardin de l’Hédaine. Le verger était donc à deux pas.

Un passereau diurne égaré laissa échapper quelques trilles. C’était un rossignol albinos, délavé par ses nuits blanches. Une hermine s’enfuit au loin portant le manteau de sa mère. Jean-Serge reconnaissait le son des feuilles des différents arbres des futaies proches. Il y avait plusieurs années, après son accident contre la maie du couloir, il avait essayé de rassembler arbres et oiseaux dans un orchestre écologique, cherchant à unir au bois des uns le bec des autres pour retrouver l’essence du son. Il avait échoué. Jean-Serge aurait pu en concevoir de l’amertume. Mais non. À chacun de ses échecs succédait toujours un espoir intuitif. Quelque chose se produirait qui lui donnerait raison un jour. Il pariait, il parie, il pariera toujours sur l’éternité. Il peut donc se permettre de prendre patience.

Jean-Serge se retourne. Il manque deux mètres. Il les parcourt. Cette fois-ci… coup d’œil… un petit pas vers la droite… se pencher pour éviter que la branche de sapin bleu ne lui obstrue son champ de vision… ça y est… c’est bon… on voit le château. Neuschwanstein messires ! Oui, parfaitement. Le château des affiches des gares. Certes le vrai est beaucoup plus haut, sur de vrais à-pics, ses toits saillent d’avantage, ses tourelles sont en nombre alors que là… pour qui s’arrête aux détails, il n’y en a qu’une, il n’y en avait qu’une… mais qu’importe ! Ici ou en Bavière, Louis II te regarde. Et son copain Wagner. Le seul qui n’est pas piqué dans le musette pour constituer son répertoire.

Jean-Serge frissonne de splendeur décadente. Belle impression de digne disjonction ! Il bave exprès pour donner de la démence imaginaire à sa bouche. Il ne lève qu’un bras au ciel pour économiser un surcroît d’émotion à l’autre. Il alterne son geste. Sa main tendue rencontre une pêche. Il la cueille.

La grenouille et le rossignol profitent de son inattention pour se piquer leur partition. Le vent se lève et fait grincer les branches. Quelle harmonieuse cacophonie ! On dirait vraiment du Wagner ! Jean-Serge crie à l’intérieur de lui-même jusqu’à en avoir mal aux sphincters. Un profond courant électrique le parcourt. Sa feuille de vigne se trouve rejetée sur le côté par une baguette de maestro impétueuse qui tente de mettre un peu d’ordre dans l’entrecroisement des mélopées. La grenouille tousse un peu à force de trilles pas faites pour elle. Le rossignol, accroché la tête en bas à la pointe d’un sapin, coasse en roulant les airs. Ceci a pour effet d’alerter un corbeau insomniaque. Résultat, le corbeau imite le rossignol. Celui-ci croit que c’est la grenouille qui reprend. Inspirés par cette subite ambiance de liberté farfelue, les arbres y vont de leur folie : le respectable chêne se met au bouleau, le maigre acacia se paie une tranche de pin, l’orme tremble, tandis qu’au loin, dans le marais, le roseau n’est rien moins qu’un peuplier.

Au paroxysme de l’excitation, Jean-Serge sentit monter en lui l’arrivée du final. Il ne pensait plus aux pilleurs japonais, tout à son émotion à venir.

C’est maintenant. Les yeux fermés, il entrouvre la pêche après avoir caressé le velouté de sa peau, à l’endroit du stigmate laissé par l’arrachement de la tige. Il retire le noyau, coiffe son sexe du fruit ouvert. Ainsi les choses durent-elles à peu près se passer il y a deux mille ans. Explosion.

Jean-Serge retrouve son calme. La musique se tait. Maintenant que l’homme a pris son plaisir, il convient de redonner place au divin. Jean-Serge en est bien conscient.

Neuschwanstein n’existe plus quand Jean-Serge le décide en lui offrant son dos. Ainsi Dieu est en chacun d’entre nous puisque nous pouvons, par la grâce de notre ignorance délibérée des choses, considérer qu’elles n’existent plus quand nous ne les voyons plus. Et si nous pouvons cela, nous pouvons l’inverse. Ça, ce n’est le privilège de personne, ni celui des mécréants, ni celui des béni-oui-oui, ni celui des fous, encore moins celui des Japonais.