Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Il faut que j’achète des sacs-poubelle, il faut que j’achète des sacs-poubelle, il faut que j’achète des sacs-poubelle… C’est indispensable, indispensable que j’en achète, que je n’oublie pas, que cela devienne mon obsession, sinon je vais penser à autre chose, à autre chose, à elle, la femme, la femelle, la chatte, celle que j’enfouis dans le sac-poubelle pour ne plus y songer.
J’ai tout essayé pour me changer les idées. J’ai nettoyé de fond en comble mon studio, y compris, pour la première fois, les placards où nous entreposions la vaisselle, les produits ménagers et les sacs-poubelle. Il n’y a plus de sacs-poubelle, il faut que j’y pense, que je fasse un nœud à mon mouchoir, un mouchoir à mon nœud. Ha ! Ha ! Quel faquin suis-je ! Plaisanter d’une si médiocre manière à l’heure où tout s’écroule, tel le courageux soldat sous l’enfer de la mitraille, déjà écorché, condamné à la charpie, et qui trouve le moyen de cracher en un rictus de défi une ultime saillie désabusée en plein désastre dans la plaine de Waterloo ! Ha ! Ha ! Ça vaudrait un pincement d’oreille napoléonien pour grognard méritant.
J’ai mis du Monsieur Propre, deux bouchons pour un litre d’eau. Je ne suis pas certain qu’il y avait un litre, j’ai fait au jugé. Pas besoin de rincer. Ça nettoie assez bien mais il ne faut pas que ce soit trop sale.
Tralalère.
J’ai tourné la table dans l’autre sens, le côté long face au mur. Pour voir la vie sous un nouveau jour. Oh, le beau symbole ! Le résultat ne m’a pas plu. J’ai remis tout comme avant.
Ses peluches sont sur la table de nuit, je répète, ses peluches sont sur la table de nuit, ses livres sur l’étagère, ses affaires sales dans le sac, sa chemise de nuit ramenée de Dallas sur le frigidaire dans la salle de bains. Je l’avais achetée dans un drugstore non loin du mémorial Kennedy. Il faisait chaud. Les arbres fourmillaient de mocking-birds. Je suffoquais sous la chaleur, le décalage horaire, la nostalgie. Mes collègues s’étaient précipités sur des T-bones d’une livre et demie dans un restaurant de la vieille ville. J’avais envie de pleurer. Tu me manquais. Tu me manques. Le studio est petit, désespérément rectangulaire, vide.
Une banane bande dans un saladier noir.
L’élève en blouse grise du poster de Doisneau cherche le résultat de son calcul mental, les yeux levés au plafond de sa classe, son voisin en profite pour loucher vers son ardoise.
À ma droite, au mur, éparses sur un pêle-mêle, des photos de vacances en Bourgogne, gros plan sur un bœuf charolais immortalisé non loin d’Autun, elle devant les hospices de Beaune, moi dans la cour du château de « je ne sais plus où », elle encore, les mains dans les poches de son pantalon Naf-Naf bleu pétrole au sortir du château de la Rochepot, elle toujours, de profil, avec son vieux T-shirt du Bicentenaire, au-dessus, mon fils et moi en randonnée dans la Chartreuse.
Sur la table, Libé replié.

Mille euros la chaîne stéréo. Je vais mettre Carmina Burana. Comme ça, j’aurai le spleen musical.
C’est de Carl Orff. C’est elle qui me l’a fait découvrir. Comme beaucoup de choses. Ça m’avait rappelé des airs que je n’osais pas aimer, croyant la grande musique réservée aux « gros cons » de privilégiés. C’était mon mot. Comme l’art abstrait. Quel cinéma je lui ai fait au Grand Palais il y a quelques mois à une expo sur l’art abstrait où elle m’avait traîné ! Discours de mes ancêtres, largement aussi obtus que moi pour ce qui n’est pas dans la norme : « un gosse ferait mieux ! » et je vous passe le coup de l’âne qui peint avec sa queue !
Ça y est, les larmes viennent ! Putain que c’est bon ! Pas pleuré depuis vingt ans. C’était déjà pour une fille. Petite, boulotte, vive, seize ans, elle partait en Basse-Saxe dans une famille d’enseignants pour l’éternité d’une année au pair. C’était comme dans un film. J’avais été secoué de vrais sanglots, vautré sur mon lit. Je me souviens que c’était bon. Marion. Je t’aimais. Tellement que je ne voulais pas faire l’amour avec toi. J’avais déjà le sentiment complexe. Tu as dû faire donner la cavalerie teutonne pour te combler. Mon premier ratage amoureux.
Je pleure sur ton cul, ma puce. Le seul en qui j’avais trouvé les raisons d’un sourire. T’en avait-il fallu de la persuasion pour que je m’y abandonne autrement que par désir ?
Larmes. Carmina Burana. Printemps. Libé sur la table. Dans la caisse marquée « Domaine PH.DELAGRANGE », repose une bouteille de Bourgogne aligoté. Nous avions bu l’autre un soir de fruits de mer. Tu sais, chérie, l’un de ses soirs où nous nous réservions des petits plaisirs de couple heureux. Je faisais revenir des coques dans un peu de vin blanc. Et d’échalotes. Oui, d’échalotes.

Tu dois venir rechercher tes affaires un soir où je ne serai pas là. J’ai bien compris que tu ne voulais pas prendre le risque de me revoir dans une intimité gênante ; au cas où, comme ça s’est déjà produit, nous retomberions dans les bras l’un de l’autre. On a déjà répété la rupture.
Mais non, cette fois, c’est la fin. Un coup de Kleenex sur mon nez humide. Hop dans la poubelle, avec ses frères.

J’ai un peu faim. Je vais aller chercher du pain chez Mme Baillot. La mamie sourde de l’appartement d’à côté, toujours sur le pas de sa porte, fera « oui, oui » quand je lui dirai bonjour en sortant. Mme Baillot, elle ressemble à une vraie boulangère. Elle chante tout le temps avec sa tête à avoir des varices et à lamper des petits coups de Dubonnet. Un jour, une cliente antillaise lui a dit qu’elle fabriquait le meilleur pain du monde. Oui, du monde, pas de l’arrondissement ou de Paris. Du monde ! La matrone noire en boubou chamarré avait froncé des sourcils pour que Mme Baillot prenne son compliment au sérieux. Je crois qu’elle s’en fout des compliments la boulangère, elle aime les gens, alors elle leur vend du bon pain.
Après, j’irai porter un sac de linge chez la Malgache, notre blanchisseuse. Elle nettoiera nos affaires ensemble pour la dernière fois, avant que tu viennes chercher les tiennes quand je t’aurai dit que tu pourras. Comme ça, quand tu repasseras, elles seront repassées. Je t’ai fait rire avec des jeux de mots bien plus stupides. La Malgache, elle n’ose pas être polie tellement elle est timide. Je lui laisse toujours cinq euros de plus que le montant de la note. Ce n’est pas de la charité. Enfin je ne crois pas. Tu te souviens des gens qui viennent porter leur linge ? Ils n’ont pas la fatuité des propriétaires de machines à laver. Ils sont humbles.

Carmina Burana c’est fini. J’opte pour Chansons grises, chansons roses, 1936-1945. J’avais acheté le disque en ta compagnie pour un seul titre : La révolte des joujoux, par Guy Berry. C’est la seule chanson que ma mère m’ait chantée. Des jouets qui se révoltent contre un gosse qui les maltraite. Mais ce n’est qu’un mauvais rêve et, après leur rébellion, les joujoux rempilent au service de leur casseur. Ça t’inspire ? Toi qui vis pour n’être pas une femme-objet. J’ai l’impression d’avoir cassé mon jouet.
Ça commence avec une musique d’histoire sans paroles. Moi j’en suis à des paroles sans plus d’histoire.
Allez, je vais au pain ! Taratata ! Une baguette moulée comme tu les aimes. Mme Baillot ne me dira pas : « Ah ! Votre dame est déjà passée ! » avec un sourire de curé qui bénirait un amour heureux.
J’ai acheté une assiette nordique : saumon fumé, truite fumée, filet de truite, thon et lieu. Au nom de notre lutte commune contre le cholestérol, je veux conserver pour moi, même seul désormais, nos bonnes habitudes alimentaires.
Je lis sur le paquet. Je m’occupe la tête : « L’assiette nordique est l’occasion idéale de faire connaissance avec les produits de la mer les plus fins et les plus délicats. Il est recommandé d’accompagner l’assiette de vins fins et pourquoi pas de champagne. » Pas sûr que ce soit le moment.

J’ai grignoté debout devant la paillasse de l’évier, en face de Monsieur Propre et de sa gueule de Chéri-Bibi jovial en T-shirt blanc moulant. Ma position m’a permis de poser les yeux sur l’affiche souvenir que tu m’avais offerte, celle de mon année de naissance illustrée par les photos de ses évènements marquants : premier vol du Concorde, Jan Palach s’immole à Prague, le général de Gaulle s’en va, Neil Armstrong marche sur la Lune, festival de Woodstock, journée de protestation aux États-Unis contre la guerre du Viêt Nam.
Moi, je nais, peinard, rouge paraît-il, au point d’inquiéter les vignerons angevins qui n’avaient jamais vu aussi rouge si petit. Je te l’ai raconté. Tu aimais que je parle de moi, mais de moi seulement… Mon « autre passé » ne t’intéressait pas.
J’ai pris un peu de fromage allégé.
Un yaourt maigre.
Deux Prontalgine dans un Nescafé.
L’addition…
Lourde aujourd’hui.

J’ai fini Le temps des cerises de Franck et Vautrin.
Le livre raconte l’aventure d’un photographe de presse d’origine hongroise, Boro, la guerre d’Espagne, un affrontement avec la Cagoule, un flic gazé pendant la guerre qui se soigne à la Lili-pioncette, une employée des galeries, Liselotte, deux énormes jumeaux bêtes comme leurs pieds… Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. J’aurais aimé être ton Boro, moi dont le plus bel exploit fut d’avoir pris le train en première classe avec un billet de seconde. Je ne t’ai jamais offert la densité d’une aventure.
La lecture : encore un truc à toi.
Sur l’étagère aux livres, j’ai posé la lettre de Lise et François. Ils m’y annoncent l’adoption d’un petit Thibault, après douze ans de piqûres infructueuses dans les fesses de Lise. Ils ont notre âge. François a eu l’écriture heureuse, généreuse.
Nous aussi, nous avons parlé d’un bébé.
— À bientôt quarante ans ? (remarque de moi, bien sûr)
— Claire Bretécher a fait le sien, le premier, à quarante-trois.
— Et nos enfants, comment le prendraient-ils ?
— C’est le futur qui m’intéresse !
Il faut que je réponde à François et Lise. Un truc gai et bien enlevé, comme ma réputation m’y contraint.
Nous aussi nous avons parlé d’un bébé dont je ne voulais pas, dont je ne veux toujours pas.

Ma sacoche traîne au pied de mon fauteuil IKEA. Un cadeau et une idée d’elle. Le cadeau c’est la sacoche, l’idée c’est IKEA. Tout ici est IKEA : la table – une planche sur deux tréteaux rouges -, les chaises en plastique rouge, le lit suédois à la couette noire et blanche, la table basse roulante. L’ameublement du studio s’est fait sur un coup de tête, en un après-midi au parc des Expositions, dans la banlieue nord. Un aller et retour en RER et nous sommes revenus équipés de pied en IKEA.
Nous avions cette nuit-là fait l’amour chez IKEA. J’avais fait l’amour avec Mélancolie. Elle a trente-cinq ans, je crois. Elle porte des petites culottes DIM et des caracos offerts par sa mère. On s’était imbriqués l’un dans l’autre. Amour Lego. Lego recto puis Lego verso, soudures successives par mon sexe relayé par mon majeur. Nous nous étions endormis, elle sur le dos, mon doigt en elle.
— Peut-être qu’un jour j’oublierai de le retirer ce doigt ?
— M’en fous, si tu restes au bout, m’avait-elle répondu.
C’était sur le lit. Celui-là.

Elle veut récupérer la chaîne stéréo.
— Pour ne pas qu’elle finisse dans ta famille, en guise de cadeau à ton fils ou à ta femme.
Les unions et désunions finissent toutes deux par des partages.
Elle doit aussi venir récupérer ses bouquins ; il faut que je les prépare. Vu le nombre et la qualité de ceux qui lui appartiennent, lorsqu’elle les aura retirés, j’aurais l’air d’un abonné au Grand Livre du Mois. Me manque que le Quid. Heureusement, Fallet et Cavanna sont à moi. Pas Roth, pas Capote, pas Durell, pas Kundera, pas Handke… Bof ! Je recommencerai à lire l’Équipe de plus près. Ce ne sont pas que des ignares qui y écrivent après tout.

J’avais commencé à l’initier aux sports. Nous avons même assisté à quelques matches du Red Star à Saint-Ouen.
Coubertin nous avait vus pour un Racing-Limoges avec Pitou, mon fils, qui « montait » parfois à Paris par le train et qui savait se taire de retour près de sa mère.
Le sport, c’est peut-être bien la seule chose que je lui ai apprise à Mélancolie. Mélancolie, c’est le surnom que je lui donne aujourd’hui.
J’aimais ses « commentaires ».
— Tu vois, me disait-elle, je soupçonne les sportifs d’être tous des homosexuels rentrés. Comment autrement expliquer le fait qu’ils cherchent toujours à se toucher ? Et que je te donne une petite tape sur les fesses, et que je te saute dessus pour un but marqué. Crois-moi, l’amitié virile à bon dos, c’est le cas de le dire.

J’ai le cœur gros Mélancolie. J’ai le cœur gros Mélancolie. J’ai le cœur gros Mélancolie. Hier soir, j’ai regardé seul la finale retour de la coupe de l’UEFA. Reviendras-tu pour le commentaire ? C’était triste sans toi.
Ce soir, je prendrai un somnifère, un Stilnox.
Avant le match, Nicolas Hulot était l’invité du journal télévisé. Il prédit l’apocalypse pour notre Terre si on ne se bouge pas le derrière. Je m’en fous.
Les gilets jaunes ont encore manifesté. Deux se sont fait crever les yeux par des tirs de flash-ball. Je m’en fous.
Zappy Max est mort. Qui le connaît encore ? Je m’en contrefous.
Je me réfugie dans le cynisme. Ça me soulage. Enfin je crois.
J’arrête la musique. J’ai mal au crâne. Je vais faire le tour de mon studio, toucher la moquette de mes pieds déchaussés, là où elle a marché.

J’ai jeté un coup d’œil dans la rue. Les enfants bigarrés du dix-huitième sortent de l’école. Les petits blancs n’ont pas l’air de souffrir de papoter avec des nègres et des bougnouls, comme dit l’abruti de veilleur de nuit qui arpente le quartier avec ses tenues kaki et son chien SS. Le dogue aussi a les yeux pleins de Ricard. À croire qu’il est le fils de la bête qui lui sert de maître. Pauvre chienne ! Il l’aurait prise sans plus d’amour que s’il s’était agi d’une femme. Faut-il que la nature soit ingrate de laisser perdre ce qu’elle produit à nourrir des ordures. Oh ! Mais je vais mieux moi ! Je me fâche. Le petit tour â la fenêtre m’a été salutaire.
J’y retourne.
Plus de haine. Dans le flot des femmes descendant vers le boulevard Ornano, je l’ai cherchée. J’ai vu sur le mur d’en face : DÉFENSE D’AFFICHER, loi du 29 JUILLET 1881. D’afficher quoi ? Sa peine ?

Le soir, avant, quand elle passait la nuit au studio, il m’arrivait de la guetter des yeux. Des yeux. Les yeux. Ses yeux. Il m’arrivait de lui guetter les yeux. Je n’avais jamais guetté d’yeux avant de chasser les siens. À l’arrêt puis à courre, derrière une paupière plissée puis au triple galop de mes œillades, je m’embusquais puis la débusquais, la saisissais d’un iris léger, la transportais plus vite que ses pas et, sans qu’elle ne s’en rende compte, la posait dans le creux de mes bras avant qu’elle n’y soit encore.
Alors qu’elle chantonnait dans l’interphone qu’elle était heureuse de rentrer, je…
Il faut que j’achète des sacs-poubelle. Il faut que j’achète des sacs-poubelle…
Tout a changé depuis que je l’ai croisée.

J’avais presque quarante ans quand elle m’a chatouillé les orteils du cœur avec sa langue de plume. Pourtant je m’étais bien juré de ne jamais m’attacher à d’autre femme qu’à la mienne. Et puis, ça vous arrive au bout de la queue ; vous vous dites que ça ne sera que le temps de quelques allers et retours, l’instant d’un rut, l’espace d’un brame, mais, stupeur, la belle vous dérègle, déshabille la bête à poils, l’apprivoise, lui fait téter son sein de femelle pour l’allaiter de tendresse. Lui fait l’amour, du verbe faire, cousin de bâtir, ériger, construire, lui FAIT L’AMOUR. En majuscules, avec l’art d’une calligraphe talentueuse dont le caractère renforce l’impression. Elle vous écrit, vous décrit, vous décrypte. Vous devenez sa page. L’introduction devient un avant-propos, un premier chapitre.
Vous faites l’amour. Des mots galvaudés, banalisés, deviennent vôtres et vous avez alors la prétention d’être le seul à en palper la vraie signification. Nul ne peut vous être comparé : vous devenez le SEUL avec l’UNIQUE.

C’était il y a quelques semaines, j’étais en train d’écrire :
« Je suis recordman du monde de l’amour, j’aime au carré, au centuple, au milluple. Nous formons une sculpture pétrie d’une même glaise et d’une même eau, la réunion des deux moitiés d’orange orphelines s’opère. Mes yeux bleus ont trempé dans les siens. Ciel contre mer, ciel avec mer, ciel dans mer. Mes nuages effilochés se sont unis à l’écume de ses vagues dans un ressac entremêlé, d’abord violent puis apaisé. L’océan lécha nos yeux pour les panser de leurs orages. Alors, entre chien et loup, le vieil hippocampe et sa méduse se sont donné la main pour voir jaillir, du coït des horizons, une étoile d’amour. »
Elle m’a dit :
— Tu n’iras pas jusqu’au bout.
Elle sortait de son bain et, après un coup d’œil sur mon travail, m’asséna un jugement acéré comme un couperet avec toute la gravité d’une femme au peignoir entrouvert sur des tétons provocateurs. Elle ruisselait de sa douche matinale.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que tu écris trop… Un peu forcé et un peu faux. Tes mots sont trop fouillés, donc approximatifs… et puis tu te fatigues.
— Comment le sais-tu ?
— Tu es complètement à l’intérieur de toi-même. Tu fouilles au lieu d’inventer. Tu t’épuises. Tu ne prends pas de plaisir à créer.
Elle me prit le visage à deux mains, m’embrassa de son sein droit.
— Je ne veux pas que tu souffres. Accepte le hasard, le présent.
Je lui caressai la joue.
— Comment sais-tu que je souffre ?
Elle m’appuya sur le ventre.
— Parce que j’ai mal à toi.
Elle m’en a servi souvent des comme ça.
— Et toi, es-tu sûre de ne pas avoir mal à toi ?
Elle feignit une petite bouderie.
— Parfois…
— Tu crois que je pense encore à elle ?
— Tais-toi !
Elle s’est assise à mon côté sur le banc qui nous servait de siège, puis, dans un mouvement gracieusement impudique, l’enjambe pour se poster face à moi.
— Pourquoi ne décris-tu pas l’amour que nous allons faire ?

J’ai passé la nuit à me maudire. J’ai envie de me mutiler, de me laisser pousser tout : les cheveux, la barbe, les ongles, le ventre, la peau, de me laisser aller. Que ça emplisse le studio, que les poux et morpions s’en mêlent, que je devienne un conglomérat de graisse, de fange, d’odeurs, un tas, un gros tas flasque qui suinte. Que je ne puisse plus me regarder.
France Infos. C’est la grève des cheminots. Un train sur quatre. Une histoire de sous. Je m’en fous. J’ai du mal à compatir aux inquiétudes des grévistes. Nous parlions souvent de la société ensemble. Elle était, elle est, de gauche. J’ai du mal à parler d’elle au passé. Moi, je suis d’extrême moche.
Elle était surtout dans mon lit. Après l’amour, elle s’endormait la tête sur mon épaule, la bouche non loin de mon aisselle. Elle me disait que je sentais le bébé. Ce matin, je lui aurais préparé un thé Earl Grey en laissant couler le robinet d’eau chaude, d’abord pour réchauffer le bol, puis pour le remplir. Elle aurait sursauté quand je l’aurais frôlée des doigts pour la réveiller, m’aurait souri. J’aurais posé le bol à côté du lit. Sa main aurait balayé la moquette, à la recherche de ses Camel extra-mild. Elle fumait, fume beaucoup. Puis elle se serait plongée dans son exercice quotidien de retour à la vie. Il lui fallait du temps pour passer du sommeil à la lucidité. Le thé-cigarette était son caisson de décompression.
J’étais le chronomètre, elle était le temps. Difficile à expliquer. Je regardais ma montre, elle observait la vie.

Puis je me serais douché, assis dans la baignoire, la brosse à dents dans la bouche. Longtemps, l’eau m’aurait coulé sur le corps, jusqu’à ce que Mélancolie vienne, un peu mieux éveillée, me dire avec la plus parfaite mauvaise foi de me presser. Je n’ai jamais su m’essuyer le dos. Elle l’aurait fait en me posant un baiser sur l’épaule. J’en aurais profité pour lui glisser la main entre les cuisses.
Nous nous serions retenus pour ne pas nous aimer, parce que l’heure de nos rendez-vous aurait déjà été dépassée. Alors, dans un sursaut soudain, nous nous serions dépêchés. Je me serais habillé en lui demandant conseil pour la couleur de ma cravate. Elle se serait abîmée dans une réflexion fondamentale, en aurait trituré deux ou trois puis m’aurait tendu la bonne.
Fin prêt, la poubelle à la main, j’aurais attendu qu’elle mette la dernière main à son maquillage, un peu de noir sur les cils. C’était peu mais ce n’était pas rien.
— Sortir, paraître sans m’être maquillée, ce serait pire que d’être sale ou nue, il me manquerait l’essentiel, tu comprends ?
— Oui, oui.
Cela faisait partie des choses inexplicables que je croyais comprendre sans chercher à le faire. C’était tout sauf un caprice. C’était vital pour elle.
Après, nous serions sortis. Quelle que soit l’importance de notre retard, elle m’aurait entraîné au Nord-Sud pour un café. Autre rite qui lui permettait de franchir un autre sas. Nous nous serions quittés. J’aurais tourné la tête vers elle, embrassé son image.

Aujourd’hui, je me lave tout seul, je ne fais pas le thé, je suis à l’heure.
Je feuillette C’est beau une ville la nuit, de Bohringer. « Écrire c’est comme nager tout nu. Avec la bite qui flotte comme une fleur tellement les couilles deviennent légères ». C’est un peu ce que tu penses et ce dont tu voulais me convaincre.
C’est un carnage au Yémen, je m’en fous.
Florent Pagny : « Si tu crois que j’vais rester sans rien dire, que j’vais rester planté là à te voir partir dans tes délires, à te voir faire n’importe quoi ». Je me souviens du clip télé. Il chante sur une piste de cirque. Un clown mécanisé bat du tambour à ses côtés. Je t’avais acheté le disque. Le sujet de la chanson, c’était la drogue. Tu étais la mienne.

Tout ce que je vis me ramène à toi. Je suis face à un trou sans fond dans lequel tombent en vrac des pans de notre histoire. Imagine une maison dont on retirerait les murs, un corps dont on pomperait l’eau, un ballon de baudruche sans air. Imagine. Lennon. Tu aimais la musique anglo-saxonne. Pas moi. On avait convenu que cela devait provenir de nos jeunesses différentes. Tu avais été à l’université, pas moi. Le milieu étudiant, je ne l’ai pas connu.
Dans mes accès revendicatifs, souvent imbéciles, j’opposai ton DEA de psycho à mon bac Philo, ce qui me permettait de te soutenir que j’étais humble, non bourgeois, préservé de l’opulence, nature, vrai.
J’avais faux !

— Vaut mieux qu’on se sépare, ai-je dit.
— Je suis d’accord, as-tu répondu.
Ta réponse m’a pris de court. J’étais obligé de continuer.
— Oui, c’est mieux pour toi.
— Ça, c’est à moi d’en juger. Mais c’est vrai. Tu vas retourner auprès de ta femme ? De ta maison ? Enfin soulagé ?
— Je ne sais pas. Mais c’est une décision que nous prenons ensemble, je ne suis pas le seul à le vouloir, t’es bien d’accord ?
J’ai vu du dégoût dans ses yeux. Pour la première fois. Elle m’a fait face.
— Tu n’as jamais rien décidé par toi-même. C’est ta femme qui t’a marié, qui a acheté votre maison, qui t’a fait un fils, qui va te faire rentrer au bercail !
Elle s’est tue, les yeux brillants. Après un long silence, elle a repris :
— Lundi, lorsque tu es revenu, j’avais très envie de toi. Je m’étais préparée toute la journée à ton retour ; mon corps aussi. Je suppose que tu sais comment ça fait pour un mec d’avoir envie de quelqu’un. Il bande ? Ben, nous aussi â notre façon. C’est une montée profonde, utérine, d’une sève bien particulière. Mon corps s’ouvrait, se préparait, lubrifié par le désir, comme s’il se préparait pour l’heure à laquelle il comptait sur toi pour l’assouvir. Tu es entré avec une mine de déterré. J’aurais cru voir arriver un mari maussade. Tu t’es couché et endormi sans un mot. Et tu ronflais !
— Je croyais que ton amour te faisait supporter mes ronflements.
— C’était vrai.
— Alors, tu ne m’aimes plus ?
— Peut-être.
— Peut-être ou…
— Devine. Pour ton information, je me suis fait un câlin toute seule, à tes côtés, sans que cela t’affecte le moins du monde.
— Tu vois qu’il vaut mieux qu’on se sépare.
— Si tu le dis.
Fierté de mâle, fierté de bouc ! Pas machine arrière surtout !

Après qu’elle fut sortie du studio, je trouvai ce petit mot sur notre table IKEA : « D’abord séduire, puis réduire, puis détruire. »
Un cousin de haïku dont je devais être le sujet. C’est sûrement exact… J’aimerais savoir pourquoi.

Mes souvenirs, des gribouillis… Je ne suis sûr que d’une chose : Mélancolie et moi avons décidé de nous séparer, sur ma proposition, et je ne sais pas pourquoi ! Peut-être que le bonheur me fait peur.
Quoi faire ?
Tiens, je vais réunir tous ces feuillets, les mettre dans une enveloppe et la poser sur un banc dans le square proche.
Celle ou celui qui lira se fera sa propre opinion sur mon cas.
Je mentionnerai mon adresse. Ainsi, celle ou celui qui le voudra pourra m’écrire et m’expliquer pourquoi j’ai prié Mélancolie de me quitter. Et si par un miraculeux hasard il ou elle pouvait m’expliquer comment la reconquérir, je lui enverrais des sacs-poubelle.
Mais il faut d’abord que je les achète !

***

Dans le bureau de mon confortable appartement situé à proximité des Invalides, je viens de terminer la relecture de cette nouvelle. Je ne suis pas tout à fait satisfait par le résultat. La chute, notamment, me chiffonne un peu. Je la trouve banale.
À peine ai-je le temps d’y réfléchir que j’entends l’ascenseur s’arrêter à mon étage, le dernier, ce qui m’offre une très belle vue sur l’avenue de Breteuil. Les portes coulissent et je reconnais le martèlement des hauts talons de ma Betty Boop. Je la surnomme ainsi alors qu’elle s’appelle en fait Albertine Chauchon – un nom à coucher dehors avec un billet de logement -, et, tout comme l’héroïne de dessin animé, mon amour tient de la petite femme brune aguicheuse et charnelle, toute frisottée avec de grands yeux noirs faussement naïfs. Elle est serveuse dans un restaurant sur la place de l’École Militaire.
Elle sonne, trois coups vifs aussi impulsifs que son tempérament. Elle est ma maîtresse depuis maintenant cinq ans et j’ai presque deux fois son âge. Nous partageons passionnément nos célibats.
La porte à peine poussée, j’entends son « poo-poo-pee-doo ».
Elle ôte son manteau, le jette par terre. Elle porte encore son minuscule tablier blanc à dentelle sur une mini-jupe affriolante. Elle m’embrasse goulûment sur la bouche de ses lèvres ourlées d’un rouge carmin. Une succion qui se ponctue par un gros « smack ! »
— Alors, mon vieux Popeye, qu’est-ce qu’on bricole tout seul dans son coin ? Des trucs cochons ? J’adore ! Hum ? Fais voir !
Je lui montre un peu à regret le fruit de mon travail bien que je sache que la littérature ne la passionne guère, mais elle adore faire semblant.

Elle prend le temps de lire, ou de me le faire croire, assise sur mes genoux, alors que je la caresse un peu partout. Elle pousse de petits cris qui n’ont rien à voir avec ma prose.
— Eh bien, ça alors ! s’écrie-t-elle. En voilà des carabistouilles ! Moi, j’te le dis : auteur bonimenteur, écrivain baratin ! Remarque, moi, avec ma tchatche, ma jactance, mes blablas, c’est comme si j’écrivais à voix haute !
Je hausse les épaules, désarmé.
— Qu’est-ce que j’ai lu, mon Roudoudou ?! Amour Lego, Lego recto et Lego verso ! Tu m’en diras tant ! Tu m’l’as jamais fait ça ! J’aimerais bien connaître !
Elle se lève d’un bon et commence à se déshabiller. Une fois nue, avant de s’allonger sur le canapé du bureau et de m’inviter à l’y rejoindre, elle me lance :
— Ah ! Au fait ! J’ai pensé à acheter des sacs-poubelle.