Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Il faut que j’achète des sacs-poubelles, il faut que j’achète des sacs-poubelles, il faut que j’achète des sacs-poubelles. C’est indispensable, indispensable que j’en achète, que je n’oublie pas, que cela devienne mon obsession, sinon je vais penser à autre chose, à autre chose, à elle, la femme, la femelle, la chatte, celle que je mets dans le sac-poubelle pour ne plus y songer.
J’ai tout essayé. J’ai nettoyé de fond en comble mon studio, y compris, pour la première fois, les placards où nous entreposions la vaisselle, les produits ménagers et les sacs-poubelles. Il n’y a plus de sacs-poubelles, il faut que j’y pense, que je fasse un nœud à mon mouchoir, un mouchoir à mon nœud. Ha ! Ha ! Quel coquin suis-je ! Plaisanter d’une si médiocre manière à l’heure où tout s’écroule, tel le courageux soldat sous l’enfer de la mitraille, déjà écorché, condamné à la charpie, et qui trouve le moyen de cracher en un rictus de défi une ultime saillie désabusée ! Ha ! Ha ! Ça vaudrait un pincement d’oreille napoléonien pour grognard méritant.
J’ai mis du Monsieur Propre, deux bouchons pour un litre d’eau. Je ne suis pas certain qu’il y avait un litre, j’ai fait au jugé. Pas besoin de rincer. Ça nettoie assez bien mais il ne faut pas que ce soit trop sale.
Tralalère.
J’ai tourné la table dans l’autre sens, le côté long face au mur. Pour voir la vie sous un nouveau jour. Oh le beau symbole ! Le résultat ne m’a pas plu. J’ai remis tout comme avant.
Ses peluches sont sur la table de nuit, je répète, ses peluches sont sur la table de nuit, ses livres sur l’étagère, ses affaires sales dans le sac, sa chemise de nuit ramenée de Dallas sur le frigidaire dans la salle de bains. Je l’avais achetée dans un drugstore non loin du mémorial Kennedy. Il faisait chaud. Les arbres fourmillaient de mocking-birds. Je suffoquais sous la chaleur, le décalage horaire, la nostalgie. Mes collègues s’étaient précipités sur des T.bones d’une livre et demie dans un restaurant de la vieille ville. J’avais envie de pleurer. Tu me manquais. Tu me manques. Le studio est petit, désespérément rectangulaire, vide.
Une banane bande dans un saladier noir.
L’élève en blouse grise du poster de Doisneau cherche le résultat de son calcul mental, les yeux levés au plafond de sa classe, son voisin en profite pour loucher vers son ardoise.
À ma droite, au mur, éparses sur un pêle-mêle, des photos de vacances en Bourgogne, gros plan sur un bœuf charolais immortalisé par notre Instamatic non loin d’Autun, elle devant les hospices de Beaune, moi dans la cour du château de « je ne sais plus où » (Savigny-lès-Beaune ?), elle encore, les mains dans les poches de son pantalon Naf-Naf bleu pétrole au sortir du château de la Rochepot, elle toujours, de profil, avec son T.shirt du Bicentenaire, au-dessus, mon fils et moi en randonnée dans la Chartreuse.
Sur la table, Libé replié cache l’édito de July.
Trois mille huit cents francs qu’elle nous a coûté la chaîne stéréo, une mini SONY avec lecteurs de compacts. Je vais mettre Carmina Burana. Comme ça, j’aurai le spleen musical.
C’est de Carl Orff. C’est elle qui me l’a fait découvrir. Comme beaucoup de choses. Ça m’avait rappelé des airs que je n’osais pas aimer, croyant la grande musique réservée aux « gros cons » de privilégiés. C’était mon mot. Comme l’art abstrait. Quel cinéma je lui ai fait au Grand Palais il y a quelques mois à une expo sur l’Art abstrait où elle m’avait traîné ! Discours de mes ancêtres, largement aussi obtus que moi pour ce qui n’est pas dans la norme : « un gosse ferait mieux ! » et je vous passe le coup de l’âne qui peint avec sa queue !
Ça y est, les larmes viennent ! Putain que c’est bon ! Pas pleuré depuis vingt ans. C’était déjà pour une fille. Petite, boulotte, vive, seize ans, elle partait en Basse-Saxe dans une famille d’enseignants pour l’éternité d’une année au pair. C’était comme dans un film. J’avais été secoué de vrais sanglots, vautré sur mon lit. Je me souviens que c’était bon. Marion. Je t’aimais. Tellement que je ne voulais pas faire l’amour avec toi. J’avais déjà le sentiment complexe. Tu as dû faire donner la cavalerie teutonne pour te combler. Mon premier ratage amoureux.
Je pleure sur ton cul ma puce. Le seul en qui j’avais trouvé les raisons d’un sourire. T’en avait-il fallu de la persuasion pour que je m’y abandonne autrement que par besoin ?
Larmes. Carmina Burana. Mai. Libé sur la table. Dans la caisse marquée « Domaine PH.DELAGRANGE », repose une bouteille de Bourgogne aligoté. Nous avions bu l’autre un soir de fruits de mer. Tu sais, chérie, l’un de ses soirs où nous nous réservions des petits plaisirs de couple heureux. Je faisais revenir des coques dans un peu de vin blanc. Et d’échalotes. Oui, d’échalotes.
Tu dois venir rechercher tes affaires un soir où je ne serai pas là. J’ai bien compris que tu ne voulais pas prendre le risque de me revoir dans une intimité gérante ; au cas où, comme ça s’est déjà produit, nous retombions dans les bras l’un de l’autre. On a déjà répété la rupture.
Mais non, cette fois, c’est la fin. Un coup de Kleenex sur mon nez humide. Hop dans la poubelle, avec ses frères.
J’ai un peu faim. Je vais aller chercher du pain chez madame Baillot. Elle ressemble à une vraie boulangère. Elle chante tout le temps avec sa tête à avoir des varices et à lamper des petits coups de Dubonnet. Un jour, une cliente antillaise lui a dit qu’elle fabriquait le meilleur pain du monde. Oui, du monde, pas de l’arrondissement ou de Paris. Du monde ! La matrone noire en boubou chamarré avait froncé des sourcils pour que madame Baillot prenne son compliment au sérieux. Je crois qu’elle s’en fout des compliments la boulangère, elle aime les gens, alors elle leur vend du bon pain.
Après, j’irai porter un sac de linge chez la Malgache. Elle repassera tes chemises pour la dernière fois, avant que tu viennes les chercher quand je t’aurai dit que tu pourras. La mamie d’à côté fera « oui, oui » quand je lui dirai bonjour. Comme ça, quand tu repasseras, elles seront repassées (!). Je t’ai fait rire avec des jeux de mots bien plus bêtes encore. La Malgache, elle n’ose pas être polie tellement elle est timide. Je lui laisse toujours dix francs de plus que le montant de la note. Ce n’est pas de la charité. Enfin je ne crois pas. Tu te souviens des gens qui viennent porter leur linge ? Ils n’ont pas la fatuité des propriétaires de machines à laver. Ils sont humbles.
Carmina Burana c’est fini. J’opte pour Chansons grises, chansons roses, 1936-1945. J’avais acheté le disque en ta compagnie pour un seul titre : La révolte des joujoux, par Guy Berry. C’est la seule chanson que ma mère m’ait chantée. Des jouets qui se révoltent contre un gosse qui les maltraite. Mais ce n’est qu’un mauvais rêve et, après leur rébellion, les joujoux rempilent au service de leur casseur. Ça t’inspire ? Toi qui vis pour n’être pas une femme-objet. J’ai l’impression d’avoir cassé mon jouet.
Ça commence avec une musique d’histoire sans paroles. Moi j’en suis à des paroles sans histoire.
Allez, je vais au pain ! Taratata ! Une baguette moulée comme tu les aimes. Madame Baillot ne me dira pas : « Ah ! Votre dame est déjà passée ! » avec un sourire de curé qui bénirait un amour heureux.
J’ai acheté une assiette nordique : saumon fumé, truite fumée, filet de truite, thon et lieu. Au nom de notre lutte commune contre le cholestérol, je veux conserver pour moi, même seul désormais, nos bonnes habitudes alimentaires.
Je lis sur le paquet. Je m’occupe la tête : « L’assiette nordique est l’occasion idéale de faire connaissance avec les produits de la mer les plus fins et les plus délicats. Il est recommandé d’accompagner l’assiette de vins fins et pourquoi pas de champagne. » Pas sûr que ce soit le moment.
J’ai grignoté debout devant la paillasse de l’évier, en face de Monsieur Propre et de sa gueule de Chéri-Bibi jovial en T-shirt bleu moulant. Ma position m’a permis de poser les yeux sur l’affiche souvenir que tu m’avais offerte, celle de mon année de naissance illustrée par les photos de ses évènements marquants : naissance de l’OTAN, mariage de Rita Hayworth avec le prince Ali Khan, Rainier succède à son père, Cerdan meurt, Sabbagh présente le premier journal télévisé, Ingrid Bergman tourne Jeanne d’Arc.
Et moi je nais, peinard, rouge paraît-il, au point d’inquiéter les vignerons angevins qui n’avaient jamais vu aussi rouge si petit. Je te l’ai raconté. Tu aimais que je parle de moi, mais de moi seulement… Mon « autre passé » ne t’intéressait pas.
J’ai pris un peu de fromage allégé.
Un yaourt maigre.
Deux Prontalgine dans un Nescafé.
L’addition…
Lourde aujourd’hui.
J’ai fini Le temps des cerises de Franck et Vautrin.
Le livre raconte l’aventure d’un photographe de presse d’origine hongroise, Boro, la guerre d’Espagne, un affrontement avec la Cagoule, un flic gazé pendant la guerre qui se soigne à la Lili-pioncette, une employée des galeries, Liselotte, deux énormes jumeaux bêtes comme leurs pieds… Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. J’aurais aimé être ton Boro, moi dont le plus bel exploit fut d’avoir pris le train en première classe avec un billet de seconde. Je ne t’ai jamais offert la densité d’une aventure.
La lecture : encore un truc à toi.
Sur l’étagère aux livres, entre un morceau du mur ramené de notre voyage à Berlin (le séminaire où la nuit dans l’hôtel je te rejoignais dans ton lit à une place) et une montre SNCF, j’ai posé la lettre d’Élisabeth et Patrick. Ils m’y annoncent l’adoption d’un petit Thibault, après douze ans de piqûres infructueuses dans les fesses d’Elizabeth. Ils ont notre âge. Patrick a eu l’écriture heureuse, généreuse. J’ai l’impression de les avoir un peu accompagnés dans leur galère. C’est vrai que j’avais hébergé Élisabeth pour une série d’examens parisiens qui n’avaient rien donné. On était allés au cinéma sur les grands boulevards. Je me souviens du film : La couleur de l’argent avec Paul Newman.
Nous aussi, nous avons parlé d’un bébé.
— A bientôt quarante ans ? (remarque de moi, bien sûr)
— Claire Brétecher a fait le sien, le premier, à quarante-trois.
— Et nos enfants, comment le prendraient-ils ?
— C’est le futur qui m’intéresse !
Il faut que je réponde à Patrick et Elizabeth. Un truc gai et bien enlevé, comme ma réputation m’y contraint.
Nous aussi nous avons parlé d’un bébé dont je ne voulais pas, dont je ne veux toujours pas.
Ma sacoche traîne au pied de mon fauteuil IKEA. Un cadeau et une idée d’elle. Le cadeau c’est la sacoche, l’idée c’est IKEA. Tout ici est IKEA : la table – une planche sur deux tréteaux rouges -, les chaises en plastique rouge, le lit suédois à la couette noire et blanche, la table basse roulante. L’ameublement du studio s’est fait sur un coup de tête, en un après-midi au parc des Expositions, dans la banlieue nord. Un aller et retour en RER et nous sommes revenus équipés de pied en IKEA.
Nous avions cette nuit-là fait l’amour chez IKEA. J’avais fait l’amour avec Mélancolie. Elle a trente-cinq ans, je crois. Elle porte des petites culottes DIM et des caracos offerts par sa mère. On s’était imbriqués l’un dans l’autre. Amour Légo. Légo recto puis Légo verso, soudures successives par mon sexe relayé par mon majeur. Nous nous étions endormis, elle sur le dos, mon doigt en elle.
— Peut-être qu’un jour j’oublierai de le retirer ce doigt ?
— M’en fous, si tu restes au bout, m’avait-elle répondu.
C’était sur le lit. Celui-là.
Elle veut récupérer la chaîne stéréo.
— Pour ne pas qu’elle finisse dans ta famille, en guise de cadeau à ton fils ou à ta femme.
Les unions et désunions finissent toutes deux par des partages.
Elle porte des verres de contact. Elle doit aussi venir récupérer ses bouquins ; il faut que je les prépare. Vu le nombre et la qualité de ceux qui lui appartiennent, lorsqu’elle les aura retirés, j’aurais l’air d’un abonné au Grand Livre du Mois. Me manque que le Quid. Heureusement, Fallet et Cavanna sont à moi. Pas Roth, pas Capote, pas Durell, pas Kundera, pas Handke. Bof ! Je recommencerai à lire l’Équipe de plus près. Ce ne sont pas que des ignares qui y écrivent après tout : voir les chroniques de Montaignac que j’aime bien.
J’avais commencé à l’initier aux sports. Nous avions même assisté à quelques matches du Red Star à Saint-Ouen.
Elle était tombée amoureuse de Toto Schilacci pendant le Mundial. L’avant-centre de la Squadra Azurra avait de ces yeux ! J’étais un peu jaloux. Des yeux illuminés par le ballon, transformé en auréole pour Sainte Vierge en crampons. Coubertin nous avait vus pour un Racing-Limoges avec Pitou, mon fils, qui « montait » parfois à Paris par le train et qui savait se taire de retour près de sa mère.
Le sport, c’est peut-être bien la seule chose que je lui ai apprise à Mélancolie. Mélancolie, c’est le surnom que je lui donne aujourd’hui.
Il n’y a pas eu que Toto, il y a eu Chris aussi : Chris Waddle, le footballeur de l’Olympique de Marseille. Elle lui trouvait une allure aussi peu académique que possible et une joie de vivre presque anormale. Là où sur le terrain tout ne semblait aux joueurs ordinaires que prétexte à défi, croche-pattes, douleurs, son ange british, en récréation dans un champ de bataille, jouait à la baballe en rigolant. J’aimais ses « analyses ».
— Tu vois, me disait-elle, je soupçonne les sportifs d’être tous des homosexuels rentrés. Comment autrement expliquer le fait qu’ils cherchent toujours à se toucher ? Et que je te donne une petite tape sur les fesses, et que je te saute dessus pour un but marqué. Crois-moi, l’amitié virile à bon dos, c’est le cas de le dire.
J’ai le cœur gros Mélancolie. J’ai le cœur gros Mélancolie. J’ai le cœur gros Mélancolie. Hier soir, j’ai regardé seul la finale retour de la coupe de l’UEFA. Reviendras-tu pour le commentaire ? C’était triste sans toi.
Ce soir, je prendrai un somnifère, un Stilnox.
Avant le match, Cousteau était l’invité de la Marche du siècle. Il annonçait dix milliards d’individus sur la planète pour le début des années deux mille. Et que ça devenait préoccupant, tragique. Je m’en fous.
Les flics ont manifesté. Les uns sur la rive droite (ceux de Droite ?), les autres sur la rive gauche (ceux de Gauche ?). Je m’en fous.
Rajiv Gandhi, le fils de sa mère, bon sang ne saurait mentir, a été assassiné. Je m’en fous.
Je me réfugie dans le cynisme. Ça me soulage. Enfin je crois.
J’arrête la musique. J’ai mal au crâne. Je vais faire le tour de mon studio, toucher la moquette de mes pieds déchaussés, là où elle a marché.
J’ai jeté un coup d’œil dans la rue. Les enfants bigarrés du dix-huitième sortent de l’école. Les petits blancs n’ont pas l’air de souffrir de papoter avec des nègres et des bougnouls, comme dirait l’abruti de veilleur de nuit qui arpente le quartier avec ses tenues kaki et son chien SS. Le dogue aussi a les yeux pleins de Ricard. À croire qu’il est le fils de la bête qui lui sert de maître. Pauvre chienne ! Il l’aurait prise sans plus d’amour que s’il s’était agi d’une femme. Faut-il que la nature soit ingrate de laisser perdre ce qu’elle produit à nourrir des ordures. Oh ! Mais je vais mieux moi ! Je me fâche. Le petit tour â la fenêtre m’a été salutaire.
J’y retourne.
Plus de haine. Dans le flot des femmes descendant vers le boulevard Ornano, je l’ai cherchée. J’ai vu sur le mur d’en face : DÉFENSE D’AFFICHER, loi du 29 JUILLET 1881. D’afficher quoi ? Sa peine ?
Le soir, avant, quand elle passait la nuit au studio, il m’arrivait de la guetter des yeux. Des yeux. Les yeux. Ses yeux. Il m’arrivait de lui guetter les yeux. Je n’avais jamais guetté d’yeux avant de chasser les siens. À l’arrêt puis à courre, derrière une paupière plissée puis au triple galop de mes œillades, je m’embusquais puis la débusquais, la saisissais d’un iris léger, la transportais plus vite que ses pas et, sans qu’elle ne s’en rende compte, la posait dans le creux de mes bras avant qu’elle n’y soit encore.
Alors qu’elle chantonnait dans l’interphone qu’elle était heureuse de rentrer, je…
Il faut que j’achète des sacs-poubelles. Il faut que j’achète des sacs-poubelles…
Tout a changé depuis que je l’ai croisée.
J’avais presque quarante ans quand elle m’a chatouillé les orteils du cœur avec sa langue de plume. Pourtant je m’étais bien juré de ne jamais m’attacher d’autre femme que la mienne. Et puis, ça vous arrive au bout de la queue ; vous vous dites que ça ne sera que le temps de quelques allers et retours, l’instant d’un rut, l’espace d’un brame, mais, stupeur, la belle vous dérègle, déshabille la bête à poils, l’apprivoise, lui fait téter son sein de femelle pour l’allaiter de tendresse. Lui fait l’amour, du verbe faire, cousin de bâtir, ériger, construire, lui FAIT L’AMOUR. En majuscules, avec l’art d’une calligraphe talentueuse dont le caractère renforce l’impression. Elle vous écrit, vous décrit, vous décrypte. Vous devenez sa page. L’introduction devient un avant-propos, un premier chapitre.
Vous faites l’amour. Des mots galvaudés, banalisés, deviennent vôtres et vous avez alors la prétention d’être le seul à en palper la vraie signification. Nul ne peut vous être comparé : vous devenez le SEUL avec l’UNIQUE.
Je suis recordman du monde de l’amour, j’aime au carré, au centuple, au milluple. Nous formons une sculpture pétrie d’une même glaise et d’une même eau, la réunion des deux moitiés d’orange orphelines s’opère. Mes yeux bleus ont trempé dans les siens. Ciel contre mer, ciel avec mer, ciel dans mer. Mes nuages effilochés se sont unis à l’écume de ses vagues dans un ressac entremêlé, d’abord violent puis apaisé. L’océan lécha nos yeux pour les panser de leurs orages. Alors, entre chien et loup, le vieil hippocampe et sa méduse se sont donné la main pour voir jaillir, du coït des horizons, une étoile d’amour.

C’était il y a quelques semaines, j’étais en train d’écrire. Elle m’a dit :
— Tu n’iras pas jusqu’au bout.
Elle sortait de son bain et, après un coup d’œil sur mon travail, m’asséna un jugement acéré comme un couperet avec toute la gravité d’une femme au peignoir entrouvert sur des tétons provocateurs. Elle ruisselait de sa douche matinale.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que tu écris trop dense, tes mots sont trop fouillés et puis tu te fatigues.
— Comment le sais-tu ?
— Tu es complètement à l’intérieur de toi-même. Tu découvres au lieu d’inventer. Tu t’épuises. Tu ne prends pas de plaisir à créer mais tu peines à expliquer, disséquer, autopsier.
Elle me prit le visage à deux mains, m’embrassa de son sein droit.
— Je ne veux pas que tu souffres à te justifier, non plus que tu culpabilises. Accepte le hasard, le présent.
— Mais je n’ai pas d’autre matériau que moi-même ! Il faut que j’en passe par là. J’irai mieux après.
Je lui caressai la joue.
— Comment sais-tu que je souffre ?
Elle m’appuya sur le ventre.
— Parce que j’ai mal à toi.
Elle m’en a servi souvent des comme ça.
— Et toi, es-tu sûre de ne pas avoir mal à toi ?
Elle feignit une petite bouderie.
— Mais, tu le sais bien, je n’aime pas que tu évoques ton passé.
— Tu crois que je pense encore à elle ?
— Tais-toi ! Si tu dois écrire un roman sur ta vie, j’aimerais en être le personnage principal. Ce serait plus…
Je l’encourage d’une caresse.
— Plus juste ?
Elle ondule sous ma main.
— Plus… Ouais mon vieux, ce sont des preuves d’amour que je veux. Si tu crois que c’est drôle de voir son mec décrire la vie qu’il menait avec une femme qui est encore la sienne !
Elle s’est assise à mon côté sur le banc qui nous servait de siège, puis, dans un mouvement gracieusement impudique, l’enjambe pour se poster face à moi.
— Pourquoi ne décris-tu pas l’amour que nous allons faire ?

J’ai passé la nuit à me maudire. J’ai envie de me mutiler, de me laisser pousser tout : les cheveux, la barbe, les ongles, le ventre, la peau, de me laisser aller. Que ça emplisse le studio, que les poux et morpions s’en mêlent, que je devienne un conglomérat de graisse, de fange, d’odeurs, un tas, un gros tas flasque qui suinte. Que je ne puisse plus me regarder.
France Infos. C’est la grève des cheminots. Un train sur quatre. Une histoire de sous. Je m’en fous. J’ai du mal à compatir aux inquiétudes des grévistes. Nous parlions souvent de la société ensemble. Elle était, elle est, de gauche. J’ai du mal à parler d’elle au passé. Moi, je suis d’extrême moche.
Elle était surtout dans mon lit. Après l’amour, elle s’endormait la tête sur mon épaule, la bouche non loin de mon aisselle. Elle me disait que je sentais le bébé. Ce matin, je lui aurais préparé un thé Earl Grey en laissant couler le robinet d’eau chaude, d’abord pour réchauffer le bol, puis pour le remplir. Elle aurait sursauté quand je l’aurais frôlée des doigts pour la réveiller, m’aurait souri. J’aurais posé le bol à côté du lit. Sa main aurait balayé la moquette, à la recherche de ses Camel extra-mild. Elle fumait, fume beaucoup. Puis elle se serait plongée dans son exercice quotidien de retour à la vie. Il lui fallait du temps pour passer du sommeil à la lucidité. Le thé-cigarette était son caisson de décompression.
J’étais le chronomètre, elle était le temps. Difficile à expliquer. Je regardais ma montre, elle observait la vie.
Puis je me serais douché, assis dans la baignoire, la brosse à dents dans la bouche. Longtemps, l’eau m’aurait coulé sur le corps, jusqu’à ce que Mélancolie vienne, un peu mieux éveillée, me dire avec la plus parfaite mauvaise foi de me presser. Je n’ai jamais su m’essuyer le dos. Elle l’aurait fait en me posant un baiser sur l’épaule. J’en aurais profité pour lui glisser la main entre les cuisses.
Nous nous serions retenus pour ne pas nous aimer, parce que l’heure de nos rendez-vous aurait déjà été dépassée. Alors, dans un sursaut soudain, nous nous serions dépêchés. Je me serais habillé en lui demandant conseil pour la couleur de ma cravate. Elle se serait abîmée dans une réflexion fondamentale, en aurait trituré deux ou trois puis m’aurait tendu la bonne.
Fin prêt, la poubelle à la main, j’aurais attendu qu’elle mette la dernière main à son maquillage, un peu de noir sur les cils. C’était peu mais ce n’était pas rien.
– Sortir, paraître sans m’être maquillée, ce serait pire que d’être sale ou nue, il me manquerait l’essentiel, tu comprends?
– Oui, oui.
Cela faisait partie des choses inexplicables que je croyais comprendre sans chercher à le faire. C’était tout sauf un caprice. C’était vital pour elle.
Après, nous serions sortis. Quelle que soit l’importance de notre retard, elle m’aurait entraîné au Nord-Sud pour un café. Autre rite qui lui permettait de franchir un autre sas. Nous nous serions quittés. J’aurais tourné la tête vers elle, embrassé son image.
Aujourd’hui, je me lave tout seul, je ne fais pas le thé, je suis à l’heure.
C’est Bohringer qui parle de son livre dans le poste. C’est beau une ville la nuit. « Écrire c’est comme nager tout nu. Avec la bite qui flotte comme une fleur tellement les couilles deviennent légères ». Tu m’avais aidé à faire la part des choses entre la vulgarité et la vérité qui purifie les mots les plus grossiers. Tu m’avais décoincé.
Les rebelles Éthiopiens gagnent du terrain. Je m’en fous. 52 jours de grève de la faim pour les exilés qui cherchent une transfusion d’honneur français dans leurs veines du côté de Bordeaux. Je m’en fous. Les syndicats d’Air Inter, les anesthésistes, la RATP annoncent des mouvements de grève. Je m’en fous. Il y a des combats ridicules comparés à d’autres.
Florent Pagny chante : « Si tu crois que j’vais rester sans rien dire, que j’vais rester planté là à te voir partir dans tes délires, à te voir faire n’importe quoi ». Je me souviens du clip télé. Il chante sur une piste de cirque. Un clown mécanisé bat du tambour à ses côtés. Je t’ai acheté le 45 tours. Le sujet de la chanson, c’était la drogue.
C’est fou comme tout ce que je vis me ramène à toi, directement ou non. Je suis un trou sans fond dans lequel tombent en vrac des pans de notre histoire. Imagine une maison dont on retirerait les murs, un corps dont on pomperait l’eau, un ballon de baudruche sans air. Imagine. Lennon. Tu aimais les Beatles, les Doors (on devait aller voir le film), les Rolling Stones. Pas moi. Après discussion, on avait convenu que cela devait provenir de nos jeunesses différentes. Tu avais été à l’université, pas moi. Le milieu étudiant, je ne l’ai pas connu.
Dans mes accès revendicatifs, souvent imbéciles, j’opposai ton DEA de psycho à mon bac Philo, ce qui me permettait de te soutenir que j’étais humble, non bourgeois, préservé de l’opulence, nature, vrai. Faux !

– Vaut mieux qu’on se sépare, ai-je dit.
– Je suis d’accord, as-tu répondu.
Ta réponse m’a pris de court. J’étais obligé de continuer.
– Oui, c’est mieux pour toi.
– Ça, c’est à moi d’en juger. Mais c’est vrai. Tu vas retourner auprès de ta femme ? De ta maison ? Enfin soulagé ?
– Je ne sais pas. Mais c’est une décision que nous prenons ensemble, je ne suis pas le seul à le vouloir, t’es bien d’accord ?
J’ai vu du dégoût dans ses yeux. Pour la première fois. Elle m’a fait face.
– Tu n’as jamais rien décidé par toi-même. C’est ta femme qui t’a marié, qui a acheté votre maison, qui t’a fait un fils, qui va te faire rentrer au bercail !
Elle s’est tue, les yeux brillants. Après un long silence, elle a repris:
– Lundi, lorsque tu es revenu, j’avais très envie de toi. Je m’étais préparée toute la journée à ton retour ; mon corps aussi. Je suppose que tu sais comment ça fait pour un mec d’avoir envie de quelqu’un. Il bande ? Ben, nous aussi â notre façon. C’est une montée profonde, utérine, d’une sève bien particulière. Attends, je voudrais trouver des mots non équivoques. Mon corps s’ouvrait, se préparait, lubrifié par le désir, comme s’il se préparait pour l’heure à laquelle il comptait sur toi pour l’assouvir. Tu es entré avec une mine de déterré. J’aurais cru voir arriver un mari maussade. Tu t’es couché et endormi sans un mot. Et tu ronflais!
– Je croyais que ton amour te faisait supporter mes ronflements.
– C’était vrai.
– Alors, tu ne m’aimes plus ?
– Peut-être.
– Peut-être ou…
– Sûrement. Pour ton information, je me suis fait un câlin toute seule, à tes côtés, sans que cela t’affecte le moins du monde.
– Tu vois qu’il vaut mieux qu’on se sépare.
– Bien d’accord.
Fierté de mâle, fierté de bouc ! Pas machine arrière, surtout !

Mes souvenirs sont des gribouillis qui me bouleversent. I1 y a plein de choses vraies là-dedans, de non-dits également. Je n’ai pas envie d’en faire le relevé exhaustif, chronologique et rigoureux, au risque de trop vite comprendre ce qui m’anime de désespérant.
Et puis, je ne suis sûr que d’une chose : Mélancolie et moi avons décidé de nous séparer, sur ma proposition, et le pire, c’est que je me dis que je ne sais pas exactement pourquoi ! Peut-être que le bonheur me fait peur.
Quoi faire ?
Tiens, je vais réunir tous ces feuillets, les mettre dans une enveloppe et la poser sur un banc dans le square proche.
Celle ou celui qui lira se fera sa propre opinion sur mon cas avec les rares indices dont il ou elle disposera.
Je mentionnerai mon adresse. Ainsi, celle ou celui qui le voudra pourra m’écrire et m’expliquer pourquoi j’ai prié Mélancolie de me quitter. Et si par un miraculeux hasard il ou elle pouvait m’expliquer comment la reconquérir, je lui enverrais des sacs-poubelle.
Mais il faut d’abord que le les achète !
***
Dans le bureau de mon confortable appartement situé à proximité des Invalides, je viens de terminer la relecture de cette nouvelle. Je ne suis pas tout à fait satisfait par le résultat. La chute, notamment, me chiffonne un peu. Je la trouve trop brutale. Mais pour le reste, je crois avoir trouvé le bon ton. Ça ressemble à quelque chose de vrai, d’authentique.

À peine ai-je le temps d’y réfléchir que j’entends l’ascenseur s’arrêter à mon étage, le dernier, ce qui m’offre une très belle vue sur l’avenue de Breteuil. Les portes coulissent et je reconnais le martèlement des hauts talons de ma Betty Boop. Je la surnomme ainsi alors qu’elle s’appelle en fait Albertine Choison – un nom à coucher dehors avec un billet de logement -, et, tout comme l’héroïne de dessin animé, mon amour trentenaire tient de la petite femme brune aguicheuse et voluptueuse, toute frisottée avec de grands yeux noirs faussement naïfs. Elle est serveuse dans un restaurant sur la place de l’École Militaire.
Elle sonne, trois coups vifs aussi impulsifs que le tempérament de ma maîtresse depuis maintenant cinq ans et avec qui, même si j’ai deux fois son âge, nous partageons passionnément nos célibats. La porte à peine poussée, j’entends son « poo-poo-pee-doo » fougueux, presque frénétique.
Elle ôte son manteau, le jette par terre. Elle porte encore son minuscule tablier blanc à dentelle sur une mini-jupe affriolante. Elle m’embrasse goulûment sur la bouche de ses lèvres ourlées d’un rouge carmin. Une succion qui se ponctue par un gros « smack ! »
– Alors, mon vieux Popeye, qu’est-ce qu’on bricole tout seul dans son coin ? Des trucs cochons ? J’adore ! Hum ? Fais voir !
Je lui montre un peu à regret le fruit de mon travail bien que je sache que la littérature ne la passionne guère, mais elle adore faire semblant.
Elle prend le temps de lire, ou de ma le faire croire, assise sur mes genoux, alors que je la caresse un peu partout, au risque d’interrompre sa lecture. Elle pousse de petits cris qui n’ont sans aucun doute rien à voir avec ma prose.
– Eh bien, ça alors ! s’écrie-t-elle. En voilà des carabistouilles ! Moi, j’te le dis : auteur bonimenteur, écrivain baratin ! Remarque, moi, avec ma tchatche, ma jactance, mes blablas, c’est comme si j’écrivais à voix haute !
Je hausse les épaules, désarmé une fois de plus pour mon plus grand plaisir.
– Qu’est-ce que j’ai vu, mon Roudoudou ?! Amour Légo, Légo recto et Légo verso ! Tu m’en diras tant ! Tu m’l’as jamais fait ça ! J’aimerais bien connaître !
Elle se lève d’un bon et commence à se déshabiller. Une fois nue, avant de s’allonger sur le canapé du bureau et de m’inviter à l’y rejoindre, elle me lance :
– Ah ! Au fait ! J’ai pensé à acheter des sacs-poubelles.