Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

equilibre

La fenêtre de la maison rose s’entrouvre au demi-soleil naissant. Il est sept heures, pas plus, pas moins, confirmation donnée nord-ouest depuis le clocher du village. Le carillon transperce le léger voile de brume flottant sur l’herbe engourdie sous son poids de rosée.
Dans l’encadrement de la fenêtre du premier étage, un buste longiligne se découpe, se penche vers l’extérieur, une main puis une autre s’affairent, à droite puis à gauche. Graine d’Hévéa grogne en attachant ses volets. Il grogne comme tous les matins. Il pousse sa beuglante, retrousse ses babines, découvre ses dents d’une blancheur jurant avec son teint.
Graine d’Hévéa fait ainsi sa prière quotidienne, solidement appuyé sur le rebord de la fenêtre. Les veines de ses avant-bras se gonflent. Il hurle. Il ne gêne personne puisqu’il n’a pas de voisin proche. Les gens, qu’il ne côtoie guère, racontent que sa mère a dû se faire engrosser par un lion colérique.
Soweto s’éveille sous les braillées de son propriétaire. Certains le tiennent pour fou, d’autres pour bizarre — le jugement dépend du censeur — tous pour mulâtre, ce qui suffit à mettre le monde au moins d’accord sur son étrangeté génétique.

Mulâtre, bien évidemment qu’il l’est. Il est même ici l’unique détenteur d’un nez épaté qui épata, d’une chevelure crépue qui défrisa, d’une peau chocolat clair qui choqua.
Depuis deux ans qu’il s’est installé dans sa masure en torchis, Graine d’Hévéa étonne ou interpelle — le mot dépend de la richesse du vocabulaire — et indispose autant l’érudit que l’analphabète.
Le grand mulâtre est élastique, caoutchouteux, souple de l’orteil au col, à tel point qu’on ne se fit pas faute de le gratifier d’un surnom dès qu’on le vit débarquer dans le coin sur un vélo misérable qu’il dirigeait avec les pieds, les mains actionnant les pédales. Graine d’Hévéa : le sobriquet lui plut. Il le préféra au banal Blanche-Neige dont en mille lieux de passage on l’avait affublé.
Est-ce pour cette raison qu’il mit pied à terre ? Toujours est-il qu’il commença par camper quelques semaines dans la clairière du bois des Mousses, à deux pas du village. Il y installa son barda, y bâtit une case de branchage qu’il couvrit d’une épaisse couche de fougères.
On le voyait tous les lundis passer par le village pour faire ses courses. Les enfants s’attroupaient autour de lui, lui posaient mille et une questions auxquelles il ne répondait pas, se contentant de leur caresser les cheveux en souriant. Puis il remontait sur son vélo, une fois à l’endroit, une fois à l’envers.
Son silence intrigua tant qu’une délégation de téméraires poussa une pointe jusqu’à son camp. Elle le traqua, l’observa, mais ne le débusqua pas. Elle s’en revint tire-bouchonnée d’un étonnement dont elle conta les raisons à la cantonade. Alors, chacun, tour à tour, seul ou en groupe, du plus jeune des marmots porté par sa mère jusqu’au centenaire poussé dans son fauteuil roulant, vint observer l’étrange créature.
Indifférent aux regards qu’il sentait portés sur lui, Graine d’Hévéa passait des heures à se contorsionner en gémissant comme s’il souffrait de ses invraisemblables exercices. On eut dit qu’il réglait des comptes avec son corps. C’étaient de vrais combats. Des frissons parcouraient les spectateurs cachés derrière les arbres.
La curiosité céda bientôt le pas à la perplexité puis à l’inquiétude. On en vint à échanger ses craintes. Les parents craignirent pour la vertu de leurs filles, les chrétiens pour celle de leur âme. Petit à petit, l’idée germa de constituer une délégation auprès du maire pour demander l’expulsion de l’intrus.
À la grande confusion des délégataires, c’est dans la semaine même où ils mettaient un point final à leur pétition que Graine d’Hévéa prit possession d’une masure à la Maladrerie, un lieu-dit perdu au bout d’un sentier herbeux, en bordure du marais. À peine arrivé, on le vit repeindre sa baraque en rose, la rebaptiser Soweto en changeant la pancarte de l’entrée. On comprit alors qu’il travaillait du symbole, mais surtout qu’il devait bénéficier d’appuis en haut lieu.

La veille de son emménagement, lors d’une séance agitée du conseil municipal, le maire, né vicomte de la Verte Crécelle, avait dû user de toute son influence pour qu’on ne mît pas aux voix l’expulsion de Graine d’Hévéa.
Le premier magistrat argua des Droits de l’homme, ce qui n’eut aucun effet, de la conformité de l’acte de vente de la propriété signé devant notaire, ce qui fit baisser ce dernier dans l’estime générale, de la mauvaise réputation qui s’abattrait sur le village en cas d’exclusion, ce qui fit franchement rire, enfin, à bout d’arguments, il tira sa dernière cartouche : ce n’était pas un hasard qui avait porté les pas de Graine d’Hévéa jusqu’ici… L’assemblée fit silence. Elle en attendait plus. L’un des conseillers municipaux osa demander pourquoi. Le vicomte, du haut de ses lèvres pincées de Bourbon déconfit, leva les bras en faisant craquer une couture de sa redingote.
— Je ne peux pas vous en dire plus… Secret d’État !
En échange de son incompréhensible décision qui lui vaudrait à coup sûr une veste aux prochaines élections, le maire, lors d’un contact secret avec l’intrus, en avait obtenu l’engagement qu’il n’apparaîtrait plus au village.
— Comprenez mon bon, il me faut préserver l’équilibre de mes citoyens, dit-il au mulâtre.
— L’équilibre ?
— L’équilibre, oui oui.
— Nous en sommes tous là, dit Graine d’Hévéa.
— Effectivement, ajouta le maire.
Graine d’Hévéa s’était donc organisé pour vivre en presque complète autarcie. Il élevait poules et lapins, cultivait son jardin, faisait son pain. Une fois par mois, un chauffeur en livrée noire lui livrait un plein coffre de denrées ou d’affaires, plus une poignée d’argent frais.

Après avoir fini de hurler, Graine d’Hévéa s’appuie sur le marbre fêlé de sa table de toilette récupérée lors d’une de ses tournées dans les dépotoirs des environs. C’est ainsi qu’il meubla une partie de sa cambuse, en complément de ce que le chauffeur en livrée lui apporta une nuit dans la remorque d’un tracteur.
— Mon équilibre ! Bordel, mon équilibre !
La tête lui tourne. Il respire un bon coup, regarde l’heure à son réveil matin puis jette un œil sur le calendrier des postes punaisé au mur. C’est dimanche. C’est sûr que c’est dimanche. Il est sept heures à peine passé. À midi tout ira mieux.
Il descend dans sa cuisine par l’escalier de meunier. Il ouvre le placard sous l’évier, en sort un rouleau de moquette épaisse, la déroule sur la terre battue. Il se dirige vers une petite table sur laquelle est posé un pick-up. Il met le disque. La musique hulule sous le poids du saphir qui le pénètre. La mélodie s’enfuit. Graine d’Hévéa se concentre face au rectangle de moquette. Il ôte sa chemise de nuit rapiécée. Son corps nu suit le rythme de la musique. Il oscille lentement. Son sexe se tend. Ses bras se déploient également. Des larmes coulent sur ses joues. Il parle.
— C’est aujourd’hui. Je le sens. L’équilibre… la vérité… la vie…
La chanson est étrange. Une flûte poursuivie par des tam-tams. Elle l’accompagne depuis qu’il est né. Elle est sa seule mémoire.
Il est en sueur. Il se tord en tous sens puis se penche en arrière. Ses mains viennent saisir ses chevilles, sa tête se glisse entre ses jambes, remonte vers ses cuisses, se cale sous ses testicules. Encore cette fichue envie de se rentrer dedans ! Pour enfin renaître ? La musique expire.
Il soupire.

Dans sa chambre lambrissée, le vicomte de la Verte Crécelle met la dernière main au nœud de sa cravate lavallière. Son épouse l’observe depuis son cadre, à côté des autres morts de la famille. Il lui sourit. Elle non. Il hausse les épaules. Il lui a tout pardonné. Elle peut bien conserver son air revêche toute l’éternité. Qu’est-ce que ça changerait ? Vingt ans qu’elle a tiré sa triste révérence en lui pondant une nigaude de fille emberlificotée dans le cordon jusqu’à une quasi-nécrose du cerveau. Dommage pour l’esprit car le reste est réussi.
Le vicomte descend l’escalier de hêtre qui mène à l’entrée dallée de son vaste manoir. Il consulte sa montre à gousset. L’heure du début de la messe va bientôt être passée. Tout compte fait, avoir à son bras une fille d’une beauté si étincelante une fois par semaine, même si sa compagnie n’est qu’un profond silence, représente déjà une bien belle satisfaction. Mais il conviendrait qu’elle se dépêche Amélie. Ah ! la voici.
Quelle idée de s’affubler de ce fuseau panthère ! de s’entortiller autour du cou ce reptile de plumes mauves ! de se farder ainsi de peintures presque guerrières ! Sans doute est-ce le prix à payer pour la sortie progressive de sa torpeur. Mais pourquoi se déguiser quand on semble se retrouver ? Elle est longue, de plus en plus ronde où il convient de l’être, progressivement sculptée par la patte d’un dieu esthète… Dommage que la belle n’ait pas encore dans l’œil l’équivalent de l’éclat de son corps…
Le vicomte se reprend. Les vrais désespoirs sont les espoirs assassinés. Ce n’est pas le cas. Ce n’est plus le cas. La beauté regagnée appelle d’autres victoires. Un jour, sa fille retrouvera son complet équilibre. Amélie entend bien ce mot.
— Équilibre… lui chuchote-t-il.
Elle rosit, bat des cils. Elle ouvre la bouche. Aucun son n’en sort malgré ses touchants efforts. Il lui prend la main, la tapote. Ils sortent sur le perron où les attend Aristide, le domestique en livrée.
La berline est avancée. Aristide ouvre les portes. Le vicomte et Amélie s’installent à l’arrière. Aristide décapote la voiture pour profiter du soleil, se met au volant après avoir enfilé ses gants. Direction l’église. Ils remontent la grande allée bordée de platanes.

Le vicomte se souvient du premier vrai battement de cil d’Amélie. C’était il y a deux ans. Le début des espoirs pour le père et des ennuis pour le maire. Il avait rapidement fait son choix. Il assume avec sérénité. Toutes les autres solutions, certes moins originales, avaient échoué. Aucune école, aucun hôpital, aucun médecin, spécialiste, aucun magnétiseur, rien ni personne n’avait réussi, ne serait-ce qu’une seconde, à instiller dans l’œil de sa fille la moindre lueur de renaissance.
« Votre fille ne s’en remettra pas. Impossible ! » « Amélie est une débile profonde ». Partout ce fut la même rengaine. La pauvre était restée maigre, chétive, toujours les mains pelotonnées sur sa maigre poitrine.
Alors, le jour où elle battit des cils pour la première fois, les mains enfin décollées de son buste, ce fut pour lui comme un enchantement.
C’était un dimanche de vacances. Amélie rentrait d’une de ses promenades d’automate dans les bois alentour. Tout à son émotion, le vicomte interrogea sa fille. À sa grande surprise, elle comprit le sens de la question et l’entraîna vers la clairière du bois des Mousses. Ils se postèrent derrière un arbre. Le mulâtre s’essayait à un nouvel exercice d’équilibre, posé sur un pied comme un ibis. Le vicomte fut interloqué de voir sa fille prendre un malingre essor, la ligne de son corps enfin moins brisée. Elle respirait en haletant, puisant au fond d’elle même une force impossible.
— Cet homme qui cherche son équilibre ? Pourquoi ?
Ce fut comme un déclic. Elle secoua violemment sa tête en lui agrippant le col.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Équilibre ?
Elle recommença à hocher brutalement la tête.
Ils revinrent plusieurs jours à la dérobée observer Graine d’Hévéa. Puis Amélie y alla seule. Chaque promenade la changeait. Alors le vicomte prit pour Graine d’Hévéa la décision qu’on sait.
Après les vacances, Amélie repartit dans son institut. Chaque dimanche qu’elle revenait passer dans la maison paternelle la vit s’éclipser avec la bénédiction de son père pour de longues échappées. Elle en revenait chaque fois un peu plus femme même si sa transformation n’était qu’à peine perceptible. Les seins lui poussèrent, elle s’affina, commença à réagir aux coups d’œil de son père. Vint le temps des coquetteries vestimentaires, celui du maquillage. Et puis la musique. Un seul air. Une invraisemblable mélopée enregistrée sur une cassette qu’elle se repasse sans arrêt.
Le vicomte ne veut plus rien savoir. Il a prononcé ses vœux d’ignorance. Il n’aspire à rien d’autre qu’au prochain progrès de sa fille. Un jour, comme elle le fait chaque dimanche où elle séjourne chez lui, elle rentrera de son escapade, elle posera son livre de messe sur le guéridon de l’entrée, elle rejoindra son père au salon où il sera en train de faire chauffer un vieux cognac dans le creux de ses paumes, elle lui passera la main dans ses rares cheveux gris et, cette fois, elle lui glissera:
— Père, cette fois, c’est fini : tout commence.
Alors il mourra de bonheur.

La messe est finie. Les femmes du village, de plus en plus jalouses de l’inacceptable beauté de la fille folle du maire, ont perpétré leur assassinat hebdomadaire en la fusillant des yeux pendant tout l’office. Les cloches sonnent à toute volée. Monsieur le vicomte et Amélie de la Verte Crécelle sortent de l’église bras dessus bras dessous. La fille est un peu tendue. Son père le sent et la presse de monter dans la voiture. Il lui dit qu’il a des affaires à régler, qu’elle ne l’attende pas. Il fait signe à Aristide. Celui-ci n’a pas besoin d’un dessin.
Après le traditionnel détour pour tromper les curieux, la voiture prend le chemin de Soweto.

Il est midi. La portière claque. Amélie entend déjà la musique. L’aimant l’attire. Elle traverse le jardin, s’approche de la porte. Elle pénètre dans la maison.
Graine d’Hévéa est nu, ne tenant que sur ses paumes; les jambes nouées derrière la tête, dans une posture de yogi. Il sourit à l’adresse d’Amélie. Celle-ci constate l’efficacité du balancier. Nulle gourmandise ne l’anime, plutôt une forme de trac.
Amélie pose son missel sur la table, dégrafe la fermeture en velcro de sa combinaison panthère, libère ses galbes qui frissonnent. Elle est nue. Elle réfléchit, vite. C’est le jour, c’est le moment, c’est l’heure, l’aboutissement de deux années de quête, de souffrances, d’espoirs.
Elle se tord, se glisse, se love, s’arc-boute, s’empale sur le mulâtre, se cale contre lui. Elle lâche sa dernière main qui la relie au sol.
Le module compact ondule dans l’harmonie trouvée.
— L’équilibre… enfin… râle l’homme.
— L’équilibre… souffle la femme.