Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

nuitUn orage guettait. Adolphe était dans les nuages, complètement dedans. Sa main frôlait son Ricard-tomate de mille allers et retours graciles jurant avec le renflement de son poignet dodu. Tous les soirs, assis à la terrasse de l’Oasis, près du port, il regardait défiler les touristes sans les voir, s’attardait machinalement sur leurs tenues exotiques.

On le surnommait le Bouffi parce qu’il était très gros. Alors, en réponse aux profondes gerçures de l’ironie, il rêvait entre chien et loup aux oiseaux planeurs s’aplatissant sur une mer encore tranquille.

La petite Irène vint lui encaisser ses consommations. Le patron de l’Oasis, un Yougoslave enrichi par la vente de ses pizzas, veillait sur ses clients, assis derrière sa caisse. Il connaissait Adolphe depuis dix ans, ses immobilités, ses absences. Il l’avait vu débarquer, sec comme un sarment de vigne, de son Nord natal. Il savait qu’il était ferronnier d’art, mais que, ne trouvant pas de travail dans sa profession, il s’était fait embaucher comme éboueur par la mairie.

Adolphe se leva, fit un signe d’au revoir au Yougoslave. Le tonnerre roulait un peu, encore très au large. Des enfants tiraient la jupe de leur mère en leur montrant les éclairs dans le ciel. Le Bouffi cheminait lentement, la démarche handicapée par ses énormes cuisses. Il logeait dans un studio de la rue Close, un cul-de-sac pavé perdu au fond d’un quartier crasseux tout en haut de la vieille ville.

L’orage se rapprochait. Le vent se faufila dans les ruelles, souleva quelques cotillons, fit claquer quelques fenêtres, tourbillonner des papiers gras, rouler des boîtes de soda sur les pavés.

Adolphe fit un détour par le port. Il s’arrêta au Pescadou, le quartier général des boulistes. José, un pêcheur retraité, plutôt petit, plutôt corse, plutôt chétif, l’appela.

— Hé, mon père Hardy ! Tu vas payer le Casanis à ton Laurel où je meurs !

— Allons-y, mais vite ! Faut que je rentre.

— Allez ! On t’attend pas avé le rouleau à pâtisserie, toi !

Ils soulevèrent le rideau de capsules en plastique multicolores et pénétrèrent dans le café. Derrière le bar, dans une large vitrine, étaient exposés des coupes, des fanions, des médailles glanés ça et là dans les concours.

José commanda son Casanis, Adolphe resta sur le Ricard-tomate. Accoudé au zinc, il entendit des fragments de conversation de la table voisine. C’était justement pour les éviter qu’il ne venait pas très souvent.

— Bien sûr qu’on peut être du syndicat et voter pour le candidat du Front ! Bien sûr ! Je vois pas ce qui y a de mal à défendre ses intérêts sur les deux tableaux !

— T’as raison Belucci, t’as raison ! Les vrais travailleurs, c’est nous ! Quand tu vois tous ces types à la ramasse qu’on nourrit avec nos impôts, ça fout les boules, non ! Moi, j’ose plus mettre un pied dehors après 9 heures dans le vieux quartier !

— Et nos enfants ! Tu le vois…. Eh, vous autres ! Vous le voyez l’avenir de nos petits avec toutes ses pestes qui nous envahissent ? Vous le sentez ?

La foule de buveurs n’attendait que ça pour vociférer. Elle cassa du nègre, du bicot, du jeune, du drogué.

— Tu t’en fous, toi Hardy, dit José. T’as pas de souci de ce côté-là. T’as qu’à t’occuper de toi.

— ça pue ici, non ? dit Adolphe en reniflant.

José donna de la narine.

— Je sens rien.

— Si, si. ça pue. Allez, salut !

Un orchestre brésilien de Belleville bricolait un air de samba dans l’entrée de la rue Close. Adolphe eut toutes les peines du monde à trouver un passage au milieu des curieux.

Il était encore un peu tôt pour que la faune ait pris possession des lieux. Dans les anciennes halles, tout juste distinguait-on deux silhouettes voûtées. Adolphe s’en approcha. Une fille usée aux cheveux gris lui lança un regard d’affamée.

— Salut Paméla.

— Salut Adolphe.

— Qui c’est l’autre ?

— Bevan, un hollandais.

— Il en a de la bonne ?

— ça peut suffire.

— Dis donc.

— Quoi ?

— Tu l’as vue ?

— Toujours pas.

— Tu lui as dit à ton copain ?

— Évidemment !

Adolphe lui caressa les cheveux. Il se dirigea vers l’angle des halles. Les fenêtres de la plupart des appartements vidés de leurs locataires étaient déjà murées. Une grosse goutte s’écrasa sur son front. Il accéléra l’allure.

C’est essoufflé qu’il s’engouffra chez Ahmed.

— Salut le Bouffi !

— Salut le Bougnoul !

— Toujours gros ?

— Toujours arabe ?

— Toujours mon frère, toujours. Et puis français en plus. Pas de bol, non ?

— T’as raison.

— Mouton ou poulet ?

— Les deux mon neveu.

— Du thé?

— Je suis pas malade !

— Et ton régime ?

— Ta gueule !

— Raciste !

Adolphe s’installa à sa table habituelle, dans un recoin où il pouvait poser son ventre avec l’aise nécessaire. Les appliques ne diffusaient qu’une faible lumière, à peine de quoi distinguer ses voisins. Ils n’en paraissaient que plus bruns, plus sombres, plus discrets. Ils hochèrent tous la tête en saluant Adolphe qui répondit avec une grâce surprenante.

Ahmed lui servit un couscous royal, accompagné d’un pichet de Sidi Brahim.

— Pas de bordel, dans les halles, hier soir, Ahmed ?

— Non, non, pas de bordel.

— Et… t’as pas de nouvelles ?

Ahmed esquissa une grimace.

— Non, non.

— Tu t’assois ?

— Eh ! J’ai des clients moi !

— Allez ! Cinq minutes, juste cinq minutes ! Un coup de Sidi ?

— Adolphe ! Et ma religion ! Je suis musulman !

— ça se voit pas ! Allez, une fois de plus, je t’autorise à pécher. T’inquiète pas, comme d’habitude, j’en parlerai à mon Dieu. Il en touchera deux mots au Tien. Entre gentlemen, on s’arrange toujours.

— Je suis sûr que tu me charries avec tes absolutions par procuration ! Je suis sûr !… Mais juste un verre.

Adolphe n’entendit pas l’orage éclater. Il s’était assoupi sur sa chaise. Ahmed débarrassa en évitant de faire du bruit. Les autres convives baissèrent la voix, regardaient le Bouffi, souriaient.

À 1 heure pile, Ahmed quitta sa cuisine et revint dans la salle. Il portait une lourde bassine emplie d’un couscous fumant. Il la posa sur la table voisine de celle où Adolphe dormait. Il se concentra quelques secondes.

— Adolphe ! Au rab !

Le Bouffi sursauta tant que sa tête décolla de ses mains.

— Hein ! Il est l’heure ?

— Ben oui ! Il est l’heure. Le rata est chaud.

— Bon, j’y vais.

La bassine quasiment posée sur le ventre, il se prépara à sortir.

— Putain, le déluge ! Ahmed, Ahmed ! Viens voir ! Le déluge !

La pluie mêlée de grêle tombait violemment. Elle cinglait les pavés et fouettait les façades, dégoulinait des gouttières percées. L’eau débordait des caniveaux, bouillonnait au dessus des bouches d’égout dont refluaient un flot de déchets emportés par le courant et la pente de la rue. Le crépitement des gouttes noyait tout autre bruit.

— Tu sais pas ? dit Ahmed.

— Quoi ?

— Tu ressembles à Noé.

— C’est dans le Coran que t’as appris ça ? Prête-moi plutôt un chapeau.

Ahmed coiffa Adolphe d’une superbe chéchia rouge.

En dépit de la seule petite centaine de mètres qui le séparait des vieilles halles, Adolphe y parvint trempé comme une soupe. Il posa sa bassine de couscous sur une table de fortune recouverte d’une toile cirée.

Ils étaient là. Une bonne cinquantaine tapis par terre. La plupart mouillés eux aussi.

— Claude ! Claude ! appela Adolphe.

Un punk à la coiffure fluo sortit de l’ombre. Il s’approcha en titubant un peu.

— T’as chargé dur ?

— Ouais.

— Tu vas quand même pouvoir faire le service ?

— Ouais.

— Bon. Tâche de pas en renverser !

Des silhouettes lourdes se levèrent pour former une lente procession vers le couscous d’Ahmed. Adolphe les suivait du regard, détectait les nouveaux, saluait les anciens, faisait des remarques.

— Salut Paulo.

— Salut Adolphe.

— Bonsoir Croquette. Ta sœur n’est pas là ?

— Sais pas.

— Tu pourrais te renseigner, non ?

— D’accord, Adolphe d’accord !

— Eh ! Chris !

— Hello, Adolphe !

— T’as donné quelque chose pour la bouffe ?

— Demain, je te jure !

— Dis donc, mon gars, toi, t’as le privilège de savoir gratter du banjo. Faudrait peut-être que t’en profite pour faire bouillir la marmite ! Demain. Sans faute ! Ahmed, il faut pas qu’il en soit de sa poche, d’accord ? Salut Dany. Ou qu’est ta copine ?

— Elle s’amuse avec un yankee.

— Elle a pris ses précautions ?

— Ouais, ouais… Elle respecte le règlement intérieur, chef !

— Bon. T’en profiteras pour dire aux autres que c’est pas parce que je travaille dans les poubelles que je suis censé ramasser ce qu’on jette autour. Ce matin, y’avait de la capote et de la seringue partout. Si vous voulez me voir en rogne, vous allez être bientôt servis ! Merde ! Je vous demande pas la lune !

Adolphe fit deux pas vers le centre des halles, enjambant duvets et couvertures. Il avisa un jeune barbu qui, une main appuyée contre le mur, se soulageait la vessie. Le sang du Bouffi ne fit qu’un tour.

— Non mais ! Qu’est-ce que c’est que ce goret !

Il l’empoigna par le fond du blue-jean. L’autre ne toucha pas terre sur dix mètres et fut éjecté manu militari.

— C’est pas trop de vous demander un peu d’hygiène, bordel !

Des sourires complices éclairèrent une galerie de visages tragiques. Adolphe s’appuya contre un pilier de bois. Il regarda la pluie tomber.

— Dis Adolphe !

Il se retourna. C’était Chopine, la plus ancienne pensionnaire du resto de la nuit.

— Ah ! Chopine ! Alors ?

— Toujours rien.

— La dernière piste ?

— A chier !

— Une de plus. Merci Chopine. Je vais me coucher. Y’aura pas de lézard ce soir ?

— Je crois pas. La pluie, ça calme.

—Y’a beaucoup de marchandise actuellement ?

— Assez.

— Quelle vérole !

— T’as raison. Moi, j’y ai jamais touché !

— C’est vrai. Toi, tu préfères te soûler la gueule !

— On a ses principes.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit.

Après un dernier tour des halles arpentées d’un pas lent, un ultime regard à sa volée de paumés, Adolphe rejoignit son studio sous les toits. Il monta les quatre étages de l’immeuble presque vide, les  marches disjointes de l’escalier craquant sous son quintal et demi fatigué. La clé était toujours sur la porte. Au cas où.

Il l’ouvrit. Il remonta son réveil après avoir réglé la sonnerie sur 3 heures 30. Il lui restait deux heures à dormir. Il fit machinalement un peu de ménage alors que le studio, bien que vétuste, ne nécessitait aucun rangement tant il était bien tenu. Avant de se coucher, comme tous les soirs depuis dix ans, il embrassa le visage du cadre posé sur l’étagère. Sa fille, sa nénette. Il l’avait élevée comme le pire des boulistes. Elle avait fugué jusque dans les parages.

Elle n’était pas encore venue dîner au resto de la nuit.