Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Samedi dernier, en milieu d’après-midi, j’étais en train de ne rien faire, avachi sur mon canapé devant un match de rugby qui ne me passionnait pas plus que ça. Le téléphone sonne. Je regarde le numéro qui s’affiche. Connais pas. Bien envie de ne pas décrocher. Je déteste qu’on m’interrompe pendant mes périodes d’inactivité.
Mais, sans doute poussé par la curiosité – qui peut appeler un samedi, en plein après-midi ? C’est peut-être important, une mauvaise nouvelle, une urgence -, je me saisis du combiné.
Au bout du fil, une voix un peu sourde, un peu hésitante :
— Monsieur Girard ?
— Mouais.
— Je suis D.S. Je suis écrivain. Plus de trente romans à mon actif et près de 350.000 lecteurs.
— Félicitations ! Qu’est-ce qui vous amène ?
Je pense que j’ai affaire à un mythomane.
— Voilà, Monsieur Girard, j’ai appris que les éditions LCH ont refusé votre manuscrit…
Dans ma petite tête qui n’a rien de celle d’un pigeon, je m’étonne. Oui, c’est vrai, il y a quelques mois, j’ai adressé un manuscrit à cet éditeur qui l’a refusé. Mais comment ce D.S. le sait-il ?
— C’est vrai, dis-je. Et alors ?
— Alors j’ai la possibilité de le faire publier. Croyez-moi, je suis bien placé pour ça. Vous ne seriez pas le premier à qui je rendrais ce service. D’ailleurs, mon téléphone ne cesse de sonner et je ne peux pas faire face à toutes les demandes qu’on m’adresse.
Oh ! me dis-je, laissons le continuer. Ça sent l’arnaque à plein nez. Je décide de jouer les naïfs.
— Eh bien ! Quelle nouvelle ! Vous m’estomaquez !
— Je comprends votre surprise et ce n’est qu’un début !
— Mais comment avez-vous trouvé mon manuscrit ? Vous l’avez lu ?
— Non, mais j’ai eu accès au long résumé que vous avez adressé aux LCH. Et, votre livre, c’est typiquement ce qu’on recherche.
— Qui « on » ?
— Ah ! Vous êtes un peu curieux. Envoyez-moi votre texte et je vous en dirai plus très bientôt. Voici mon adresse e-mail. Mais sachez quand même que cette maison à laquelle je pense a un partenariat avec Hachette (tu parles ! Hachette distribue tout ce qui lui rapporte, y compris du compte d’auteur !).
— Oui, mais qui me dit…
Et puis non, je la boucle. Pour en savoir un peu plus, il faut que je lui adresse mon manuscrit.
— Comment ?
— Non, rien, c’est d’accord. Je vous l’envoie.
— Vous ne le regretterez pas. À très bientôt.

Sitôt dit, sitôt pas fait. D’abord, une petite recherche sur Internet. Je trouve bien un D.S. né en 1969 et qui a publié deux bouquins chez LC.H : D’un con, l’autre, paru le 13 avril 2018 (serais-je le sien ?) et Le Pouvoir de Pilate, paru le 5 juillet 2018. Trois mois d’écart entre deux publications chez le même éditeur ! Diable ! Voilà qui est étonnant. Encore plus étonnant qu’un auteur d’une maison d’édition ait eu accès à des informations me concernant : le refus de mon manuscrit chez « son » éditeur et la mise à disposition de mon résumé… Sont-ils de mèche ?
Bizarre. Je ne trouve rien d’autre sur mon correspondant. Où sont ses trente ouvrages (et ses 350.000 lecteurs) ?

Allez, c’est parti ! Je veux savoir et je saurai. Je lui envoie mon manuscrit par courriel – pas d’inquiétude, il est protégé.
La soirée passe. À n’en pas douter, je suis face à une nouvelle race de rabatteurs : le faux agent littéraire. Mais pour qui travaille-t-il ?
Dimanche après-midi, à la même heure que la veille et moi dans les mêmes conditions de suractivité – cette fois-ci, c’est devant un match de foot, le téléphone sonne.
C’est mon rabatteur !
Je décroche et décide de jouer les cons. J’y arrive assez bien.
— Alors, ça vous a plu ? Écoutez, franchement, depuis hier, je ne vis plus. C’est une aubaine que vous m’ayez contacté.
— Eh bien, j’ai une bonne nouvelle. Un éditeur est intéressé !
— Mais qui donc ?
Là, je sens une hésitation. Je répète :
— Mais qui ?
— Les éditions ER.
— Connais pas ! Mais, dites-moi, ce n’est pas du compte d’auteur au moins ?
Ben oui, quand même, il fallait y venir !
— Monsieur Girard, vous doutez, n’est-ce pas ! Écoutez, je vous l’ai dit, je ne vous ai pas choisi pour rien parmi toutes celles et ceux qui m’assaillent de leurs e-mails ou coups de téléphone…
Je le coupe.
— Mais qui en est le patron ?
— Monsieur I.. D’ailleurs, il se propose de vous appeler aujourd’hui pour vous proposer un contrat. Il ne faut pas perdre de temps, la prochaine sortie éditoriale est prévue pour janvier.
— Et ben dîtes donc, ça va vite. Il n’a pas lu mon livre, il le retient, veut me joindre aujourd’hui et m’envoyer un contrat demain !
— Je vous l’ai dit, c’est une chance ! Ne la laissez pas passer !
— D’accord. Qu’il m’appelle.

Oh ! Ça n’a pas tardé. J’ai quand même eu le temps d’aller faire un tour sur le site des éditions ER. Du beau boulot pour les pigeons !
C’est bien foutu pour berner l’auteur en quête de gloire ! Mais, pour un vieux briscard comme moi qui chasse depuis près de 15 ans les vautours de l’édition, il y a des signes qui ne trompent pas :

  • L’affirmation que l’éditeur ne fait pas du compte d’auteur ;
  • L’appel à manuscrits ;
  • Le délai de réponse (5 semaines maximum – pour moi c’est 24 h !) ;
  • La facturation de la relecture et correction pour 200 euros ;
  • L’incitation faite aux auteurs de quasiment mettre en page leur bouquin, avec un fichier matrice pour y parvenir plus aisément.
  • Quelques propositions d’options supplémentaires (couvertures, communication…) repérées par des astérisques, mais non chiffrées.
  •  Quelques conseils surprenants : voir ci-dessous des extraits de leurs recommandations. C’est du niveau CM2.

Quelques conseils de rédaction et de mise en page.

Pensez d’abord à vos LECTEURS !

  • Vérifiez la fluidité de votre texte en le lisant à haute voix : c’est la meilleure façon de repérer s’il est fluide, ou complètement obscur…
  • Faites relire votre manuscrit par une personne douée en orthographe. L’Auteur (majuscule incongrue) souvent beaucoup de difficulté à s’autocorriger même si l’ouvrage passe ultérieurement entre les mains de correcteurs professionnels.
  • Un texte aéré avec des paragraphes d’une dizaine de lignes : un texte monobloc est lassant à lire. De même, faire un retour à la ligne à chaque phrase est épuisant…
  • Un texte ponctué : la ponctuation, c’est la respiration du texte… Elle est FONDAMENTALE ! Vous pouvez repérer les besoins de ponctuation par la lecture à haute voix.
  • Commencez vos chapitres toujours sur une nouvelle page : en utilisant les sauts de pages et non une succession de paragraphes vides pour “pousser” le texte.

Enfin, le détail qui tue ! On ne propose pas de contrat d’édition, mais un contrat de publication à compte d’éditeur, qui, juridiquement, équivaut à un simple contrat commercial.

Fort de toutes ces informations,  j’étais chaud bouillant quand M. I. m’a appelé pour me proposer de m’éditer en janvier et de m’envoyer mon contrat le lendemain.
Tellement chaud bouillant que je n’ai pu résister :
— Mais dites-moi, c’est du compte d’auteur que vous faites !
— Certainement pas !
— Allez, ne mentez pas. Je suis allé sur votre site et…
Il a raccroché !
Preuve ainsi m’était donnée que j’avais mis le doigt sur une arnaque que je n’avais encore jamais rencontrée. Ah ! Le coup du rabatteur !

Il ne me restait plus qu’une chose à faire : écrire aux CDH pour leur demander comment il était possible qu’un de leurs auteurs dispose de tant d’informations sur moi.

J’attends leur réponse.