Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Homme seul

Je ne l’ai pas vue ce matin mais j’ai pris le 80 à la mairie du 18e pour faire comme elle. C’est lundi pour tout le monde et tout le monde s’en fout. Il n’y a que moi qui semble avoir l’espoir chevillé au corps. Le conducteur du bus est une conductrice. Elle ne ressemble pas à Mélancolie (c’est ainsi que je la surnomme car elle me donne du vague à l’âme).
Mélancolie, les jumeaux que nous suivons parfois au marché de la rue du Poteau sont assis devant moi. Tu verras. La soixantaine casquettée, les vieux bessons ne se parlent jamais. Ils se contentent de se ressembler comme deux gouttes d’eau. Sans doute est-ce suffisant pour se comprendre sans jamais s’adresser la parole. Ils sont chaque fois vêtus de manière identique, avec des affaires dont la similitude englobe non seulement la marque, la couleur et la forme, mais également le degré d’usure. S’il manque un bouton à l’un, je suis sûr que l’autre s’en arrache un. Ils descendent à Lamarck-Caulaincourt. Du même pas, ils balancent ensemble leur filet à provisions rouge. Nous serons comme eux, semblablement pareils.
Un couple leur succède. Conversation entendue:
— Putain, tu comprends rien bordeeel !
Il a pourtant un nœud papillon, un attaché-case, des lunettes de chez Afflelou (qui ne rendent pas intelligent, non, non), un look de tennisman classé 15/2.
— Tu fais chier ! J’ai pas eu le temps de les prendre ces places au concert de Vivaldi ! Démerde-toi !
Le tailleur cintré gris anthracite ne lui a pas envoyé dire au nœud pap’.

C’est exactement ça qui ne nous arrivera pas avec Mélancolie. Notre histoire ne s’installera pas dans la nuisance de l’habitude, au son des décibels acceptés de nos rognes. Mélancolie, je ne te dirai jamais des trucs pareils ! Eux, ils se détestent. C’est visible, odorant, palpable. Il y a de la haine qui ruisselle entre eux. Vois, elle le fusille des yeux, le castre de ses mandibules crispées. Je sais, je connais, j’ai donné.

Le nœud pap’ sourit à la voisine pour sauver les apparences. Trop âgée pour être dupe, en route pour jamais avec ses quatre-vingt-dix automnes trop lourds, la voisine fripée s’enferme dans une mimique édentée qui lui plisse encore plus le visage. Elle s’est peut-être aussi tapé un ingrat toute sa vie. Du genre qui lui a dérobé sa fleur et ses printemps, sans laisser son ventre dans le même état d’espérance que celui qu’il avait trouvé avant d’entrer.
Hector (c’est moi), tu me plais. Tu as du punch. Tu verras, Mélancolie, j’ai du « pep ».

J’ai envie de marcher. Je descends place Clichy. Un jour, je l’emmènerai au cinéma voir un truc du genre Lune de fiel. Je suis sûr qu’elle aime Polanski. Moi, je ne suis plus allé au cinéma depuis bien longtemps. Depuis que j’ai eu des ennuis. C’était avant. Je croyais que j’étais devenu fou. Je suis même allé voir un psychiatre. Il m’a aidé à me pencher sur moi quand j’étais tout petit riquiqui, voyage vers mon nombril séchant encore d’où je n’avais point relevé le nez, Narcisse abusant de l’iris sur son œil abdominal comme un chien qui garderait sa vie durant son nez dans son derrière.

J’ai un peu peur des femmes… sauf Mélancolie que je connaîtrai bientôt et qui m’apprendra tout. Qui suis-je ? Je me décrirai hybride, pas fini, mutant, des lambeaux de béret et des miettes de baguette encore collés sur ma peau franchouillarde. Ma mie ma mue ! Pas achevée ! Comment la finir tout seul ? Je ne suis pas construit, en travaux, en réfection, pas encore d’assise. Qui me tirera de cette situation inconfortable ? Je ne vais pas passer ma vie à naître ! Mélancolie : c’est toi qui m’aideras. D’ac ?

Rue D’Amsterdam. Nous irons manger un repas de fromages chez Androuet. Et pourquoi pas des hamburgers chez Mac do.
Place de Budapest. Sale. J’ai horreur des endroits sales. Il est neuf heures. Nous sommes toujours lundi. Je suis sur ton chemin. Tu travailles un peu plus loin, entre Madeleine et Opéra.
Rue de Budapest. Toujours insolite, entre deux sex-shops, se dresse l’échoppe où j’ai fait encadrer mon poster de Doisneau. Celui où un homme embrasse une femme. Tu dois aimer Doisneau.
Sur le trottoir, il reste deux putes. Deux Noires. Belles, aussi belles que toi.
Je traverse la rue Saint-Lazare. J’emprunte la rue Caumartin. Des étudiants veulent me sonder. Je ne tomberai pas dans le piège, comme avec le psychiatre.

Depuis que j’ai rencontré Mélancolie, je lis beaucoup de livres, surtout ceux à couverture joyeuse. Un jour que je la suivais discrètement chez son libraire, je l’ai entendu dire :
— C’est trop important un livre. Il faut qu’il m’appartienne, qu’il devienne ma chose. Je ne tolère pas d’en louer ou d’en faire venir par. Lorsque je rentre dans une librairie, il faut que je voie, que je soupèse, que je sente, que je tâte la marchandise avant de me décider. L’achat d’un livre, sauf si je l’ai bien en tête et ça m’arrive, c’est le fruit d’une rencontre, à chaque fois différente.

J’ai essayé. Pas facile au début. Et puis, on se laisse prendre. On renifle, on soupèse, on est triste alors on va vers du triste; on est fatigué alors on va vers du gros caractère ; on va bien, alors on en prend trois. Du moment que la couverture est joyeuse. Mélancolie, je peux te l’avouer, j’étais un type de la pire engeance : celui qui n’a pas de respect pour une œuvre.
Maintenant, je sais. Je ne comprends pas bien, je ne comprends pas tout, mais je sais. L’autre, l’acheté, la plupart du temps il en a bavé, il a voulu dire des choses (comme moi maintenant). Il ne faut pas le traiter par-dessus l’œil. Peut-être qu’il y a mis, dans son livre, ses peurs, la perte de sa mère, ses illusions, sa haine, son impuissance, son testament, peut-être que c’est l’ouvrage que la ménagère porte dans son cabas, avec les poireaux et les carottes, qui a nourri son existence. Faut pas manquer de respect aux livres.

J’arrive Boulevard des Capucines, non loin de son bureau. J’ai sûrement l’air d’un chien errant. Pourtant, au tréfonds de mon noyau d’illuminé, là où des cellules jouent à la roulette russe en préparant ma mort, je suis, comment dire, satisfait.
Parce que je l’aime.

Quelle que soit la suite de notre histoire (si je dis ça, c’est que j’espère), j’aurais l’intense consolation de l’aimer, de l’avoir aimée et de l’aimer toujours. Si nous ne nous rencontrons jamais, je serais malheureux et apaisé. Malheureux de l’avoir ratée, apaisé de l’avoir épargnée. Je suis sûrement idiot mais je me crois dangereux pour elle. Non, non, ce n’est pas de la prétention. J’ai peur de ma propension à répandre le malheur. Finalement, ça a toujours été ma seule école.
D’ailleurs, je la soupçonne de l’avoir deviné puisque je ne l’ai pas vue depuis…
Cela dit, j’espère quand même qu’elle existe ! Au moins autant que moi.
Et qu’elle prendra le 80, ce soir, dans l’autre sens.

En l’attendant, je vais commencer à écrire mon roman, comme tous les jours.