Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

chmtin1L’enjeu était limpide, l’objectif clair. Il me fallait simplement oser y aller mais sans me presser, toutes garanties prises. Au fond je ne risquais rien. Mais à condition de ne pas partir sans biscuit, autrement dit de me préparer c’est-à-dire de soigner ma tenue et de préparer mes arguments. Côté vêture, j’hésitais. Nous étions à la mi-avril et l’incertitude du temps me faisait hésiter. L’imperméable s’imposait au cas où il pleuvrait mais pour le reste… Tenue légère ou mise plus hivernale ? Lin ou laine ? Pull ou non sur la chemise ou la chemisette ? Costume ou non ? Mocassins ou baskets ? Et, outre les habits, devais-je y aller plutôt décontracté, avec ma barbe de deux jours ou bien raser celle-ci ? Question coupe de cheveux j’avais déjà décidé de ne pas aller chez le coiffeur pour ne pas paraître trop apprêté.

Venons-en aux arguments, bien que le terme ne soit guère approprié. En fait il s’agissait plutôt d’apprendre mon texte, de retenir le dialogue que j’avais moi-même écrit, après bien des hésitations et des ratures. Ensuite de le restituer sans avoir l’air de le réciter par cœur, paraître spontané, naturel. Mais quel ton choisir ? Celui de l’émotion, de la confidence, celui de l’humour ou bien encore de l’allusion ? Ou bien mélanger le tout, ce qui peut surprendre l’interlocuteur et limite chez lui les risques de lassitude. J’aurais pu faire le choix de l’improvisation mais il aurait fallu que j’y pense avant. Là c’était foutu puisque tout ce que je m’étais mis dans la tête m’empêcherait d’inventer. J’étais comme conditionné, j’avais fait en quelque sorte le choix de n’être pas moi-même. Et ce n’était pas plus mal au fond. Quand on n’a pas l’habitude, mieux vaut se préparer avec minutie, parer à toute éventualité, ne pas rester en rade question répartie, se doter de répliques, anticiper ses émotions, s’armer d’esquives, de bottes, tel un bretteur. Discuter dans le but de convaincre, c’est toujours un peu se mettre en situation de combat. Et on ne part pas au front la fleur au fusil !

De tels rendez-vous ne vous attendent pas tous les jours. J’étais là dans une situation d’exception. Moi qui suis d’un naturel routinier, assez peu entreprenant, là, cette fois, la prise de risque s’imposait. Il en allait – peut-être pas de mon honneur -, mais de l’image de moi que je me proposais d’offrir. Finalement j’optai pour le costume sans cravate et les mocassins. Et pour un rasage de près. Je pris aussi mon imperméable mais là, rien de bien original puisque je l’avais décidé depuis longtemps compte tenu, je le répète, du temps susceptible de virer à la pluie. C’est ce qu’on nomme une certitude.

Debout dos à la porte juste refermée de mon studio, avant de dévaler l’escalier depuis mon troisième étage, j’hésitai encore sur mon moyen de locomotion. J’avais le choix entre le train, le bus, le taxi, pourquoi pas ma voiture. Par ailleurs j’aime marcher, flâner à pied sans vraiment de but. Mais là, l’urgence s’imposait et il n’était pas question que j’emprunte le chemin des écoliers.

Arrivé sur le parking de ma tour, à l’instant où j’ouvris la porte de ma Twingo, j’eus la présence d’esprit de penser que je courais avec mon véhicule le risque d’une panne. J’aurais eu l’air malin ! Je décidai donc de prendre le train d’autant qu’il n’y avait pas de grève annoncée. Et puis ma gare n’était pas loin et, à l’arrivée, je serais à moins d’un kilomètre de mon lieu de rendez-vous.

Il me fallut donc remonter chez moi pour aller prendre ma carte de circulation que je laisse toujours dans la corbeille en osier posée sur le guéridon de l’entrée quand je n’en ai pas l’usage.

Aussitôt dit, aussitôt fait. J’en profitai, une fois dans mon appartement, pour troquer mon costume et mes mocassins contre un jean, un chandail et des baskets qui me semblèrent, tout compte fait, plus appropriés à un voyage par le train.

J’aime l’ambiance des gares, petites ou grandes. Je m’assis sur un des bancs du quai n° 2 où s’arrêtent les trains qui rallient la capitale depuis ma banlieue. J’en laissai passer un ou deux, trop chargés en voyageurs à mon goût, bien que nous étions un samedi matin. Je regardai ma montre. Je serais probablement une bonne heure à la bourre, minimum, mais cela ne m’inquiétait pas plus que ça. Si pour un premier rendez-vous on est obnubilé par l’exactitude… Voilà une attitude bien matérialiste. Ce qui comptait c’était d’être bien, d’être prêt. Je pris le temps de manger deux croissants et de boire un grand café crème à la gare d’arrivée avant de me mettre en marche vers mon point de rencontre où j’arrivai avec deux heures de retard.

Elle ne m’avait pas attendu. Inouï ! J’en conclus qu’elle ne m’aimait pas. J’en fus fort soulagé et regagnai ma tour dans une grande allégresse.

Nouvelle écrite pour l’association « L’Art en chemin » qui invite à des balades originales autour des arts et des lettres.
Le thème de cette année : « Tours et détours ».

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