Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

humour-barometreUn comité de direction, c’est une affaire sérieuse et hebdomadairement décisive.

— Une restructuration s’impose !

Voilà ! Le grand mot était lâché ! Le président ne nous avait même pas regardés, nous les autres membres du comité de direction. Comme lui, nous étions tous en train d’ouvrir notre plateau repas de chez Flo. Quelle surprise la secrétaire du président nous avait-elle cette fois-ci concoctée ? C’était elle qui avait la charge de commander nos déjeuners du lundi que nous prenions donc sans cesser de travailler. Pour ma part, je ne redoutais que les carottes. Elles avaient un sale goût. Comme si on les avait trempées dans du vernis à ongle. Une chance, ce lundi-là : pas de carottes ! Comme à l’accoutumée, j’échangeais mon dessert contre le fromage du directeur des ventes pendant que le directeur de la production troquait le sien contre le dessert de la directrice du marketing. Le directeur général, en même temps directeur administratif et financier, ne troquait, habituellement, rien. Ni le président.

Au bout de quelques minutes d’affairement consacrées à l’ouverture des divers plats et sachets, notamment les emballages contenant les couverts dont le plastique ne cédait pas facilement, puis à l’examen du contenu des plateaux, aux échanges précédemment évoqués puis à un commencement de dégustation, survint, comme par surprise, tant nos occupations nous absorbaient bien plus que la phrase, déjà fort lointaine, du président, une question d’une banalité à mourir de honte :

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ? interrogea le président qui dégustait son entrée de tomates mozzarella et parut, lui aussi, sur l’instant, avoir oublié son affirmation du début pourtant péremptoire.

Il avala sa bouchée dans l’urgence et regarda, par-dessus ses demi-lunes aux montures d’écaille, vers le directeur des ventes. Celui-ci – c’était dans ses habitudes d’être un peu en avance sur le reste du groupe – venait d’attaquer le magret de canard aux haricots verts et se trouvait, au moment où il capta le coup de menton du président à son intention, dans une situation assez défavorable puisque dans l’impossibilité d’ouvrir la bouche sans risquer d’en faire choir une partie de la trop grosse bouchée qu’il venait d’enfourner. Il parvint tant bien que mal à déglutir, en plusieurs fois.

— Président, ce n’est pas moi qui aie dit pourquoi.

— Alors qui est-ce ? s’énerva un peu notre président. Nous ne sommes pas à l’école !

Pourtant il avait tout du professeur. Et nous nous tenions à sa table comme de bons élèves avec, par rapport à lui, au moins trois classes d’écart. Si notre entreprise avait été un lycée, nous aurions été de studieux potaches de 3ème comparés à son niveau, au moins, de terminale.

— C’est moi, dis-je.

— C’est vous quoi ? me demanda-t-il.

— C’est moi qui aie dit pourquoi.

— Pourquoi ?

— Pour savoir pourquoi une restructuration s’impose, puisque ce sont les termes que vous avez employés…

Le président s’essuya la bouche avec une serviette en papier marquée Flo. Les autres membres du comité de direction, peu enclins à une quelconque solidarité avec le malheureux élève en train de se faire interroger, plongèrent dans leur assiette, subitement attirés par le magret.

— Mais enfin ! Vous devriez le savoir ! J’en parle tous les lundis depuis deux mois !

Il était vrai que, tous les lundis depuis deux mois, le président, avant que nous commencions à manger, répétait cette même phrase d’introduction :

— Une restructuration s’impose !

Rien de plus.

Mais, contrairement aux comités de direction précédents où personne n’avait jamais demandé pourquoi, ce qui nous permettait de débattre d’autres sujets et d’oublier la restructuration qui visiblement semblait s’imposer, cette fois-ci, et je ne saurais pas expliquer vraiment pourquoi… j’avais dit « pourquoi ». Aurais-je dû ? Qu’est-ce qui m’avait pris ? Comment allait-il le prendre ? Mal, si je me référais à ses premiers grognements.

Si les couverts et les assiettes n’avaient été de plastique, on eût entendu des raclements. Si mes homologues directeurs avaient été mal éduqués, on eût aussi entendu des insultes. J’en aurais alors pris pour mon grade ! Ne venais-je pas de suggérer, par ma question idiote, qu’on abordât le problème pourtant si facile à refouler – voir les épisodes précédents – que chacun, moi compris, ignorait depuis la nuit des temps du bout de sa fourchette !

Mais voilà, le mot fut lâché et j’allais probablement ne pas tarder à l’être ! Le repas se termina dans un silence attentionné. Le directeur de la production et le directeur des ventes mangèrent leurs deux desserts, la directrice du marketing et moi-même nos deux fromages … Le président ne disait mot. Soudain, il claqua des doigts. La directrice du marketing sortit de la salle de réunion. Peu après, elle revint avec le café que le directeur de production lui aida à servir. Pas de sucre pour le président, deux pour le directeur général, les autres se démerdaient.

Plus d’excuses, plus de faux-semblants, plus d’alibis : repas terminé, café bu, lèvres essuyées plutôt deux fois qu’une, l’heure allait venir, nous attendions. Moi, tout particulièrement, puisque, je le redis, la faute m’en incombait. On allait savoir.

Mais pas tout de suite.

Le président s’empara de l’ordre du jour que lui avait transmis le directeur général.

On le déroula, on le disséqua, on s’en reput, et, à ma grande surprise, on s’en contenta ! La restructuration allait retourner à son néant coutumier ! Je m’en trouvais soulagé, puisque, encore une fois, c’était moi qui…

— Ah ! La restructuration !

Peste ! Le président y revint à sa fichue restructuration alors que nous avions tous rangé nos affaires et la directrice du marketing les plateaux sur la desserte, comme d’habitude assistée par le directeur de production.

— Puisqu’on m’a enfin demandé pourquoi (bien fait pour moi !) ! Cela va sans doute vous surprendre mais je n’ai pas l’intention de vous répondre… (Stupeur dans l’assemblée, mimique de satisfaction chez le président). Moi, je sais pourquoi… mais ça ne m’intéresse pas de vous mâcher le travail. Vu vos responsabilités et vos niveaux de salaire, j’estime que c’est à chacun d’entre vous d’y songer. Il y a tant de choses à améliorer dans notre entreprise… et cela passe sûrement par de lourdes modifications qu’il faudra bien qu’un jour, enfin, nous entreprenions… Vous entrepreniez ! Allez, je vous invite maintenant à reprendre vos activités.

J’ai failli demander pourquoi – comme ça, pour voir -, mais un regard de notre directeur des ventes m’en dissuada. Quand on est dirigeant il faut savoir rentrer dans le rang.