Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

humour-barometre

Chaque lundi midi, le comité de direction est une affaire sérieuse. En tant que directeur des ressources humaines, je peux en témoigner. C’est lors de telles réunions, tout en mangeant un plateau de chez Flo, que se prennent toutes les décisions, de la plus bénigne à la plus lourde. L’avenir de l’entreprise et le sort des salariés souvent en dépendent, entre deux coups de fourchette. Ce qui prévaut, de l’entrée au dessert, c’est « l’optimisation des résultats », selon la formule consacrée. Je suis assez bien placé pour affirmer que les questions sociales, humaines, ne viennent qu’au dernier rang, au moment du café par exemple, ce qui me chiffonne un peu. Je me garde bien d’évoquer mes états d’âme. J’ai trop la trouille de passer pour le porte-parole des salariés, des ouvriers, bref pour un méchant syndicaliste et de me faire jeter comme un kleenex. Ce fut le sort de mon prédécesseur qui, patron dixit, avait la fibre bien trop sociale pour un directeur des ressources humaines. Tout ce qui concerne l’entreprise est donc circonscrit au postulat suivant : les recettes sont insuffisantes, les dépenses trop lourdes, et notamment celles afférentes au personnel. Et si tu n’es pas d’accord, change de crèmerie. La porte est toujours grande ouverte pour les « jaunes ».

— Une restructuration s’impose !
Voilà, le grand mot était lâché. Le président ne nous avait même pas regardés, nous les autres membres du comité de direction. Nous étions tous en train d’ouvrir notre plateau-repas de chez Flo. Quelle surprise la secrétaire du président nous avait-elle concoctée cette fois-ci ? C’était elle qui avait la charge de commander nos déjeuners du lundi que nous prenions sans cesser de travailler. Pour ma part, je ne redoutais que les carottes. Elles avaient un sale goût. Comme si on les avait trempées dans du vernis à ongles. Une chance, ce lundi-là : pas de carottes ! Fidèle à nos habitudes, j’échangeais mon dessert contre le fromage du directeur des ventes pendant que le directeur de la production troquait le sien contre le dessert de la directrice du marketing. Le directeur général, en même temps directeur administratif et financier, ne troquait rien. Ni le président.
Quelques minutes furent consacrées à l’examen du contenu des plateaux puis à l’ouverture des divers plats et sachets. Après les trocs précédemment évoqués, place enfin à un début de dégustation. C’est alors que surgit, comme par surprise, tant nos occupations nous absorbaient bien plus que la suggestion déjà fort lointaine du président, une question d’une banalité à mourir de honte :

— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ? interrogea le président qui avait commencé son entrée de tomates mozzarella.
Il parut, lui aussi, sur l’instant, avoir oublié son affirmation d’avant, pourtant péremptoire. Il déglutit dans l’urgence et regarda, par-dessus ses demi-lunes aux montures d’écaille, vers le directeur des ventes. Toujours en avance sur le reste du groupe, celui-ci attaquait déjà le magret de canard aux haricots verts. Il se trouvait, au moment où il capta le coup de menton du président à son intention, dans une situation assez défavorable. Impossible d’ouvrir la bouche sans risquer de faire choir une partie de ce qu’il venait d’enfourner. Il parvint tant bien que mal à avaler, en plusieurs fois.
— Président, ce n’est pas moi qui ai dit pourquoi.
— Alors qui est-ce ? s’énerva notre président. Nous ne sommes pas à l’école !
Pourtant il avait tout du professeur. Et nous nous tenions à sa table comme de bons élèves respectueux.
— C’est moi, dis-je.
— C’est vous quoi ? me demanda-t-il.
— C’est moi qui ai dit pourquoi.
— Pourquoi ?
— Pour savoir pourquoi une restructuration s’impose, puisque ce sont les termes que vous avez employés…
Le président s’essuya les lèvres avec une serviette en papier marquée Flo. Les autres membres du comité de direction, peu enclins à une quelconque solidarité avec le malheureux écolier en train de se faire interroger, plongèrent dans leur assiette, subitement attirés par le magret.
— Mais enfin ! Vous devriez le savoir ! J’en parle tous les lundis depuis deux mois !
Il était vrai que, tous les lundis depuis deux mois, le président, avant que nous commencions à manger, répétait cette même phrase d’introduction :
— Une restructuration s’impose !
Rien de plus.

Personne n’avait jamais demandé pourquoi, ce qui nous permettait d’évacuer le sujet. Sauf cette fois-ci. Quant à pouvoir expliquer pourquoi j’avais dit « pourquoi »… Aurais-je dû ? Qu’est-ce qui m’avait pris ? Comment allait-il réagir ? Mal, si je me référais à ses premiers grognements.
Si les couverts et les assiettes n’avaient été de plastique, on eût entendu des raclements. Si mes homologues directeurs n’avaient pas été aussi bien éduqués, on eût probablement proféré des insultes. J’en aurais alors pris pour mon grade. Ne venais-je pas de suggérer, par ma question idiote, qu’on abordât le problème pourtant si facile à refouler – voir les épisodes précédents –, que chacun, moi compris, ignorait depuis la nuit des temps du bout de sa fourchette ?
Le « pourquoi » fut lâché et je n’allais pas tarder à l’être.
Non. Il ne se passa rien. Le repas se termina dans un silence de messe. Le directeur de la production et le directeur des ventes mangèrent leurs deux desserts, la directrice du marketing et moi-même nos deux fromages… Le président ne disait mot. Soudain, il claqua des doigts. La directrice du marketing sortit de la salle de réunion. Peu après, elle revint avec le café que le directeur de production l’aida à servir. Pas de sucre pour le président, deux pour le directeur général, les autres se démerdaient.
Plus d’excuses, plus de faux-semblants, plus d’alibis : repas terminé, café bu, lèvres essuyées plutôt deux fois qu’une, l’heure allait venir, nous attendions. Moi, tout particulièrement. On saurait enfin.
Mais pas tout de suite.
Le président s’empara de l’ordre du jour que lui avait transmis le directeur général.
On le déroula, on le disséqua, on s’en reput, et, à ma grande surprise, on s’en contenta. La restructuration allait retourner à son néant coutumier. Je m’en trouvais soulagé, puisque, encore une fois, c’était moi qui…
— Ah ! La restructuration.
Peste ! Le président revint à sa fichue marotte alors que nous avions tous déjà rangé nos affaires et que la directrice du marketing posait les plateaux sur la desserte, comme d’habitude assistée par le directeur de production.
— Puisqu’on m’a enfin demandé pourquoi… Cela va sans doute vous surprendre mais je n’ai pas l’intention de vous répondre… (Stupeur dans l’assemblée, mimique de satisfaction chez le président.) Moi, je sais… mais ça ne m’intéresse pas de vous mâcher le travail. Vu vos responsabilités et vos niveaux de salaire, j’estime que c’est à chacun d’entre vous d’y songer. Il y a tant de choses à améliorer dans notre société… et cela passe sûrement par de lourdes modifications qu’il faudra bien qu’un jour, enfin, nous entreprenions… que vous entrepreniez, surtout pour améliorer les recettes, bien trop insuffisantes, et diminuer les dépenses, bien trop lourdes, notamment celles afférentes au personnel. Allez, je vous invite maintenant à reprendre vos activités.

J’ai failli demander pourquoi – histoire de voir —, mais un regard de notre directeur des ventes m’en dissuada.

Quand on est dirigeant, il faut savoir rester dans le rang.