Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute.
Que voulez-vous, j’étais jeune, j’étais ignare, on ne m’avait pas encore appris la tolérance, la retenue et, comme beaucoup, je méprisais et décriais ce que je ne comprenais pas !
Il en était ainsi de la peinture abstraite que, selon mon humeur, je qualifiais d’escroquerie, d’abus de confiance, de manifestation intello, avec des phrases poujadistes du genre : « J’suis capable d’en faire autant ; mon gamin ferait mieux ; ça n’a ni queue ni tête ; de qui se moque-t-on, etc. »Bref, l’art abstrait me sortait par les narines. Si je ne m’étais pas un tantinet repris, je ferais encore partie de la cohorte des « Angélusophiles », adeptes de Millet et de ses comparses, je veux dire de ceux qui considèrent qu’un bon peintre doit faire aussi bien qu’un photographe, même médiocre, et rien d’autre.

À ma décharge, je n’étais pas le premier à me moquer. En effet, au salon des Indépendants de 1910 figurait la toile Coucher de soleil sur l’Adriatique (toujours visible au musée de Milly-la-Forêt).
Le catalogue en donnait pour auteur Boronali, peintre né à Gênes. En raison du caractère abstrait de cette peinture, les critiques s’enthousiasmèrent et l’affaire fit grand bruit, jusqu’au jour où le journal Le Matin reçut la visite de l’écrivain Roland Dorgelès  qui révéla, constat d’huissier à l’appui, que l’auteur se nommait en fait « Lolo », qu’il était l’âne du patron du  Lapin Agile, célèbre cabaret de la butte Montmartre et que Boronali était l’anagramme d’Aliboron, le nom qu’attribuait La Fontaine au baudet de ses fables ! Dorgelès, avec deux amis peintres avait donc attaché un pinceau à la queue de l’animal qui devint ainsi la vedette du Salon. Et la toile s’est vendue 400 francs…

Même si cette pochade centenaire tend à apporter de l’eau au moulin des contempteurs (dont j’étais, je le redis) de la peinture abstraite et de ses aficionados, laissons maintenant s’il vous plaît la parole au « sage converti » que je suis devenu.
Mon évolution s’opéra en plusieurs étapes. D’abord ce fut lorsqu’on me convainquit, à l’occasion d’une discussion avec quelques amis, qu’on ne doit pas dire « c’est moche », mais « je n’aime pas » et que l’expression d’un point de vue personnel, et donc subjectif, n’avait rien à voir avec un amalgame ou une exécution en règle. Je quittais ainsi le troupeau des moutons de Panurge pour réagir et parler en mon nom.
Dans le même temps, je m’aperçus, ô stupeur, que parmi les amateurs de l’art par moi tant rejeté, figuraient des amis très chers, des relations intimes et qui, force est de le reconnaître, n’étaient pas plus stupides que je ne l’étais moi-même. Ça n’était donc pas une question d’intelligence, de bon sens, de logique. Je ne leur étais supérieur en rien. Eux non plus. Ils disposaient cependant d’un avantage sur moi : ils n’avaient pas l’œil directement relié au cerveau et à sa rationalité mais au cœur, au ventre : matrices, berceaux des émotions. La transmission s’opérait directement de la pupille au siège des ardeurs et des pulsions.
C’était donc bel et bien une spontanée affaire de goût, d’acceptation ou de rejet, mais aussi, mais surtout, une aptitude à lâcher la bride à son rationalisme, une capacité à laisser parler son émotion, sans le carcan des préjugés dont parfois on hérite.
Aujourd’hui, je vous le dis : on peut peindre ce qu’on veut, comme on le veut : un objet tel qu’il est, tel qu’on le voit, tel qu’on voudrait qu’il soit. On peut aussi dessiner ses pensées, un paysage, ses rêves, un nu, ses cauchemars. Figurative, non figurative, la peinture est un art sans limites aucune, sinon… ça n’en serait pas un.

Et ça plaît… ou ça ne plaît pas. Pardon : et ça me plaît… ou ça ne me plaît pas.

Pan sur le bec !