Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Le pédagogue apprend à l’élève qui apprend. Les mots sont les mêmes pour indiquer que l’on enseigne ou que l’on étudie, que l’on donne ou que l’on reçoit. Je veux penser que le hasard y est pour rien et que la langue française, forgée par des siècles d’invention, de sagesse, de réflexion, de subtilité, éprise de raison et de bon sens, nous incite en certaines occasions à mieux comprendre, intégrer et mettre en pratique ce qu’elle se plait à nous signifier.
Si le verbe « apprendre » est commun, peut-être est-ce parce que la cause l’est aussi. Je veux y croire. Et si la cause est partagée, ses effets ne le seront-ils pas également ? Je veux y croire également. S’ils sont égaux face à un mot, un mot miroir qui les réunit sans pour autant les confondre, alors enseignants et enseignés, maîtres et disciples, pères et fils, compagnons et apprentis, appartiennent tous, chacun dans son rôle singulier mais jouissant d’une même noblesse de statut, à cette chaine magique du progrès partagé.
Bon dieu mais c’est bien sûr ! Celui qui apprend quelque chose à quelqu’un apprend aussi quelque chose de celui-ci. Il n’y a pas d’une part une fiasque qui se vide et de l’autre une outre que l’on remplit. Parlons plutôt d’échange, de complémentarité, de donnant-donnant, de legs réciproques. L’éducation est un troc. Je te donne en partage une part de mon savoir, de mon expérience, de ma compréhension ; en échange tu m’offres ce qui fait la force de ce que tu ignores encore, à savoir ton innocence, ta naïveté, ton étonnement. Je t’offre des plants de connaissance, tu m’offres un terreau pour qu’ils y croissent, s’y développent.
Qu’est-ce qui est le plus important : la pousse ou l’humus qui l’accueille ? Les deux, bien sûr ! Aucune fleur, aucun fruit ne s’épanouit dans un sol réfractaire. Le meilleur jardinier est celui qui connait et respecte le mieux la terre qu’il ensemence, qu’il féconde. Sans elle, il n’est rien. S’il n’a rien appris d’elle, il n’est rien. S’il ne l’écoute pas, il n’est rien.
Et qu’il ne s’étonne alors pas de récolter des feuilles maigrelettes et des corolles à rebuter la moindre abeille.
Bref : sans élève, le « maître » n’est rien.
« Il faut cultiver son jardin » dit le Candide de Voltaire. Voilà une métaphore qui, entre autre, peut vouloir dire : laissons de côté les problèmes métaphysiques et occupons-nous au contraire des choses que l’on peut changer, améliorer pour faire évoluer la société et à la rendre meilleure.
Que Voltaire me pardonne, en l’occasion, d’y ajouter mon grain de sel. En m’inspirant de sa formule, et pour redire une dernière fois combien la vie est une œuvre commune, et l’initiation à celle-ci — notamment via la formation, la transmission de connaissances et de valeurs —, un enjeu partagé, j’oserai : « Il faut cultiver notre jardin ».