Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

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Je tente de sortir d’une cotonneuse dépression nerveuse couronnée par deux tentatives de suicide espacées d’un semestre : une au rasoir, une aux somnifères, les deux donc avortées. Mourir m’eût convenu, m’eût été honorable et pratique, mais en avais-je vraiment envie ?
Ma propre raison qui veillait ne taillada pas exagérément les veines de mes poignets ni ne força trop la dose de barbituriques. J’ai toujours bénéficié d’un inconscient protecteur.
Après ma seconde tentative je me prépare à sortir de l’hôpital. Pour la deuxième fois en six mois, je boucle donc ma valise, presque en habitué.
Mon voisin de chambre en est à son cinquième essai. Un entêté. Ses ratages ne lui altèrent pas le visage qu’il a lisse et reposé. Lui aussi avait opté cette fois-ci pour la solution médicamenteuse, mais pas de la même marque que moi.
Après quarante-huit heures de réanimation peu propices aux échanges, on a passé trois bonnes journées ensemble. On a parlé de la vie comme si on était éternels. Jamais un mot sur nos relations avec la mort, pas d’échanges d’impressions, de tuyaux ou ficelles (il faut dire que vu nos échecs…).
Entre deux suicides, il est instituteur. Une aubaine pour les remplaçants. Son baladeur sur les oreilles, il me lance un pouce victorieux en me souhaitant bonne chance ! Il s’appelle Pierre. Il a mon âge cet homme radieux (plus que moi ?) sous ses écouteurs. Il y arrivera, lui, à se tuer, j’en suis sûr. Je lui sens une force qui me fait défaut. Il profite de sa musique et des deux jours supplémentaires que l’hôpital lui a consentis en raison de la dose qu’il a ingurgitée (au moins trois fois la mienne). Comme quoi, la prochaine fois, il me faudra voir beaucoup plus grand.
Allez Pierre, salut ! Je sais que tu attendras d’être dehors pour recommencer. Tu es comme moi, tu as tes principes ; tu ne te démoliras pas ici, à l’hôpital. On y meurt, on ne s’y tue pas.

Ascenseur ou escalier ? Allez ! Testons nos jambes ! Escalier ! Je croise des affaiblis dans les couloirs, des amochés, des handicapés, des survivants, des béquillards, des pansés, un chimiothérapié chauve, toute l’armée des résistants qui fuient ce que je cherche. J’éprouve un peu honte à être en bonne santé.
Voilà le rez-de-chaussée. J’approche de la sortie. La perspective de retrouver l’air libre me réjouit. Oh, je n’ai pas de projets, jamais ! Juste des envies. Du trivial et du romantique, du sexe et de la tendresse, par exemple. Une aventure lumineuse, avec une Thaïlandaise, une berbère, une esquimaude ! Pour satisfaire mon exotisme jusqu’ici frustré.
Manque de chance ! Marie-Jo m’attend dans l’entrée. Ce n’était pas (vraiment pas) vers elle qu’allaient mes pensées… encore moins mes envies ! Au contraire. J’en ai soupé de cette fille. Elle ne m’a pas quitté d’une semelle depuis plus de deux ans. Impossible de m’en défaire ! Par petites touches, pas toujours très élégantes, j’ai bien tenté de l’éloigner. Elle a toujours été aveugle à mes humiliations qu’elle a dû mettre sur le compte de ma dépression. Rien n’y fit. Elle m’attendait toujours, elle m’attend encore. Je ne l’aime pas. Je n’aime personne.

Après ma dernière tentative, c’est elle qui m’a trouvé inanimé dans mon studio. Elle a alerté les pompiers, escorté l’ambulance, m’a veillé toute une nuit. Au sortir de mon coma, le contact de sa main dans la mienne m’a écœuré. Je ne lui en ai rien fait voir. Tout juste l’ai-je prié de me laisser me reposer, prétextant que je n’étais pas « disponible » ? Elle a eu la finesse de ne pas insister.
Que m’offrait-elle sous son visage rongé par mon mystère qui la dépasse ? Un amour assez ridicule dont je n’ai pas besoin. Ma quête est bien plus subtile : j’attends d’une femme une compassion moins égoïste. Je ne veux pas seulement qu’elle existe à travers moi mais aussi que la réciproque soit vraie. Ce n’est pas le cas.

Elle se tient debout, les yeux cernés par l’insomnie, droite, raide dans son blue-jean. J’ai face à moi la banalité personnifiée alors qu’il me faudrait rencontrer l’équivalent de ma démesure. Quelle dégringolade ! Ils me minent, elle et son amour. Jamais je n’aimerai quelqu’un au point de perdre toute dignité. Jamais ! J’ai bien envie de l’envoyer paître. Je ne sais pas ce qui me retient…
Je la regarde. Elle assez maigre. Je sentais ses os en m’allongeant sur elle, surtout ses hanches trop saillantes. Ma future devra posséder une croupe ronde, dodue, de gros seins. Marie-Jo n’a pas de gros seins. Les siens sont fermes mais petits. Ils ne tressaillent pas comme de vraies mamelles. Trois doigts suffisent à les emprisonner. Elle me fait face, me sourit. Deux ans que ça dure. Qu’est-ce qui peut bien m’accrocher à cette sangsue fadasse, incapable de toute révolte ? Je me laisse enlacer avec la plus ostentatoire des passivités. Elle se colle contre moi. Ses lèvres cherchent ma bouche que je lui concède pour le plus bref et le moins pénétrant des baisers. Elle se console en enfouissant sa tête dans le creux de mon épaule, ce qui la fait se baisser un peu car elle est plus grande que moi. Quel couple !
Notre étreinte émeut la standardiste. Dépassant de son bureau avec un aplomb bien galbé, son buste m’offre des perspectives vallonnées à affoler les sens. J’ai honte de ce grand plumeau qui m’époussette. Je la repousse doucement en feignant la fatigue. Dame, la grande ! Je sors d’un suicide ! Faudrait voir à ne pas l’oublier !
Elle comprend bien la pauvre gourde. Elle n’insiste pas.

Je signe ma levée d’écrou. Nous sortons. Marie-Jo porte mon sac comme une mère porte celui de son fils de retour d’un camp de vacances. Nous marchons côte à côte dans la cour de l’hôpital. J’ai envie d’une cigarette. Marie-Jo doit lire dans mes pensées. Elle m’en offre une en s’ingéniant à me frôler la main quand elle me la tend. Son contact me répugne. C’est dur pour moi. Je fais un geste de retrait, quasiment électrifié par mon aversion pour sa peau. La nigaude me sourit. L’une de ses dents porte des traces de carie. Envie de vomir.
La voiture est garée sur le parking. Elle jette mon sac sur la banquette arrière, prend place derrière le volant. Je m’assois à côté d’elle en prenant soin de me blottir contre la porte. Je ne voudrais pas qu’elle s’imagine des trucs. Un nounours en peluche fixé sur le rétroviseur se balance. Elle cale, la nulle ! Je lève discrètement les yeux au ciel. Elle n’a rien vu de mon mouvement d’humeur. Je recommence. Elle sourit. La carie, encore !

Où m’emmène-t-elle ? Je ne veux pas qu’elle décide de mon emploi du temps de survivant. Cela dit… ça fait plus de huit jours… Ah ! Pour être suicidaire je n’en suis pas moins homme ! Mon envie est un projet très animal qui incite bel et bien à survivre quelque temps. Voilà quelle pourrait être ma quête. Et si je m’en contentais ?
Halte en face d’une boulangerie. Qu’elle se débrouille, je ne descendrai pas de voiture. Ah ! Elle a la courtoisie de ne pas me le demander. Depuis l’intérieur du magasin, elle cherche à capter mon attention. Elle me montre des gâteaux. Parce qu’en plus, il faut que je choisisse ? Je fais signe que je m’en fous. Elle me sourit. De loin, son aspect disgracieux s’estompe. J’en ai un peu moins honte.
Le même manège recommence à l’épicerie, cette fois-ci pour le choix du jus de fruit. Je la regarde. Son jean enserre ses maigres cuisses. Ce n’est pas Miss France ! Tout à l’heure, parce que c’est ce qu’elle attend, je ferai ça les yeux fermés. Après, je ne m’éterniserai pas. Je récupérerai mes affaires et direction ailleurs ! Direction moi-même !

Elle me fixera avec sa mine de chienne battue. Je résisterai à l’apitoiement. Ah ! Si seulement elle avait tenté un pas vers moi ! Si au lieu de m’idolâtrer naïvement, elle s’était par exemple rebellée ! Ne serait-ce qu’une fois ! Je ne lui en aurais pas voulu, bien au contraire ! Je l’aurais sans doute moins méprisée, je lui aurais accordé un peu d’attention en échange. En plus, et là je peux lui en vouloir, je ne serais pas arrivé au point ou j’en suis. Presque mort. Aveuglée par sa passion, en fait, elle n’a pensé qu’à elle. Ce qui lui importe, c’est de me garder, c’est tout. Que je sois heureux, ça lui échappe. L’égoïsme se niche partout.
Le vent lui a ébouriffé les cheveux. Ses yeux cernés lui adoucissent le visage. Elle éprouve la satisfaction de la ménagère appliquée qui achève ses emplettes. Elle me demande mon ordonnance. Quelle ordonnance ? Ah oui ! Elle se souvient sûrement que j’ai horreur d’aller chercher mes antidépresseurs et anxiolytiques moi-même. Je n’apprécie pas l’exhibitionnisme des malades. C’était toujours elle qui s’y collait. Il n’y a pas de raison pour que ça cesse. Je lui tends le papier. Cette fois-ci, je tolère son esquisse de caresse sur ma main. Ça me fait quand même quelque chose. Allez ! Tant mieux ! Vivons l’instant qui se prépare.

On roule vers les HLM. J’approche la main de son genou droit. Elle frissonne. Ce pouvoir que j’ai sur elle est de la pire espèce. Je sens resurgir cette domination qui m’affole. Quand trouverai-je l’alter ego ? L’exact complément digne de moi ?
Marie-Jo est à la merci du pire de mes outrages. Quand, bon dieu quand, éprouverai-je moi aussi enfin le plaisir de l’humiliation consentie ? Je crains que ce ne soit pas demain la veille. Je lui caresse le cou. Le désir monte malgré tout. Il faut que je lui dise qu’en échange des bons moments que nous allons passer ensemble, je vais rester quelque temps. Je lui dois bien ça. Donnant-donnant.
Nous sommes dans l’ascenseur de l’immeuble. Elle serre les commissions sur sa maigre poitrine. Nous voilà sur le palier. Marie-Jo ouvre la porte. Nous pénétrons dans son deux-pièces.

Comme d’habitude, je jette mon blouson sur le portemanteau ; comme d’habitude, je pique une cigarette dans son paquet sur le buffet ; comme d’habitude je regarde par la fenêtre ; comme d’habitude je me tourne vers elle. Elle m’observe. Elle a ôté son pull. Son chemisier un peu court dévoile son nombril. Ses seins me paraissent avoir gagné en consistance. J’ai oublié sa carie. Je lui saurais gré de ce qu’elle m’offrira. Elle fera ce qu’elle pourra.
Je m’approche d’elle. Je l’enlace. Je l’embrasse. Ah ! Elle se rétracte un peu. L’appréhension des retrouvailles, cocotte ? Émouvant de faire l’amour avec un mort vivant, c’est cela ?
Elle se dégage. Un mince sourire. Tu as raison Marie-Jo, laissons l’envie nous envahir.
— Tu m’attends un peu, s’il te plaît. J’ai quelque chose à faire.
Elle s’enferme dans la salle de bain. Trois minutes plus tard, je l’y rejoins en forçant la porte.

Quelques instants après, la concierge et son teckel entendirent une détonation. Les voisins aussi…