Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

6930314-105955981— Dong-dong ?
L’enfant m’a regardé. Il a recommencé :
— Dong-dong ?
Je me trouvais sur le quai du métro. J’attendais une rame depuis bientôt une heure. L’annonce avait été faite d’un retard indéterminé. Comme je n’étais aucunement pressé de rentrer, je poireautais, inoccupé, sans aucune envie de mettre un terme à mon désœuvrement mais plutôt celle de passer mon temps à ne rien faire.
Peu à peu, le quai s’était désertifié sans que j’y prenne garde. Alors que j’exécutais mon millième demi-tour en bout de plateforme, il s’est planté devant moi sans que je l’aie vu s’approcher.
— Dong-dong ?
Je ne comprenais rien à son charabia. Tout juste le ton m’indiquait-il qu’il s’agissait d’une question qu’on me posait.
— Dong-dong ?
Il était roux, frisé, l’air tout à fait sympathique, à peine inquiet ; sa question renouvelée me le faisait paraître un peu débile.
— Dong-dong ?
À tout hasard, je regardai ma montre. Je me risquai à lui donner l’heure.
— Euh… Il est 20 heures 58… presque 9 heures du soir quoi !
— Dong-dong ?
— Pas l’heure ? Alors quoi ? Le jour, le mois, l’année, la météo ?
Je me retournai vivement pour reprendre ma marche. Il me rattrapa, me prit par le bras et :
— Dong-dong ?
Je ne comprenais pas où il venait en venir. J’étais tout à la fois gêné et désireux de lui rendre service, tant je sentais que sa question l’obsédait. Je lui fis face, le regardai dans les yeux. J’évacuais l’idée qu’il pouvait de sa part s’agir d’une farce.
— Dong-dong, dong-dong ! C’est pas français ça ! Ni anglais, ni russe, ni moldave ! Qu’est-ce que c’est que cette langue à la noix ? Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu veux savoir ? Où nous sommes ? Nous sommes dans une station de métro ! Mé-tro ! Tu piges ? À la station Tri-ni-té, tu me suis ? Et je suis comme toi, du moins je le suppose, à attendre un truc qui roule ! Qu’est ce que tu veux que je te dise de plus ?
— Dong-dong ?
Il me sembla qu’il venait de moduler différemment sa question. Comme s’il avait capté de l’intérêt à la réponse que je venais, à tout hasard, de lui faire. Mais, visiblement, il était encore loin d’être satisfait.
— Dong-dong ? Dong-dong ?
— Quoi : dong-dong, dong-dong, marmonnai-je.
Il me fit oui de la tête.
— Dong-dong dong-dong ? Dong-dong ! confirma-t-il.

Ah ! Ça n’était plus simplement qu’une question, mais ça tournait à l’affirmation emprunte d’un soupçon de satisfaction. Interloqué, je m’assis sur un banc dans la station déserte. Il vint s’installer à mes côtés, tout sourire. Il était vêtu d’un survêtement et de baskets dernier cri. Je lui donnai entre huit et dix ans.
— Tu veux de l’argent ? Tu as faim ? Soif ? Tu es perdu ?
Je lui tendis une pièce qu’il refusa avec dégoût.
— Mais si tu ne fais pas la manche, qu’est-ce que tu veux que je te rende comme service, hein ? Espèce de dong-dong !
— Dong-dong?… Dong… dong ! se vexa-t-il.
— Quoi ! T’es peut-être pas un dong-dong ? Ben alors, si ce n’est pas le cas, explique-toi ! Sois clair ! Sinon, moi, je n’ai pas d’autre recours que celui de te traiter comme tu me traites ! Et d’abord, pourquoi ne serais-tu pas un vulgaire dong-dong ?
— Dong-dong ! protesta-t-il, en se relevant et en boudant.
Embêté qu’il se fâchât, je le pris par le bras et le forçai à se rasseoir à côté de moi.
— Bon, d’accord ! Disons que tu n’es pas un vulgaire dong-dong. Mais un dong-dong quand même. Un gentil… un sympa… un pas bête… Mais un dong…

Il se trémoussa sur son siège comme pour me signifier que j’en faisais un peu trop. Je l’aurais bien planté là mais j’éprouvais des scrupules à le faire.
Je me résolus à attendre, en silence. Il fit de même. Nous restâmes cinq bonnes minutes à nous épier mutuellement. Puis, n’y tenant plus, je l’apostrophai :
— Hé ! Dong-dong ?
— Dong-dong ?
— Comment tu peux te contenter de « dong-dong » pour communiquer ? C’est un peu pauvre comme vocabulaire ! Quand on pense qu’il nous faut à nous des milliers de mots pour y parvenir et qu’on en fabrique tous les jours. Comment peux-tu dire bonjour, bonsoir, je t’aime, ou… anticonstitutionnellement ? Hein ?
— Dong-dong !
— Tu dis dong-dong pour tout ?
— Dong-dong !
— On n’avance pas !
Insatisfait, je me levai. Je lui fis signe de ne pas bouger de sa place. Je m’éloignai de quelques mètres puis je revins vers lui. Je le saluai.
— Dong-dong, monsieur !
Il se dressa et me tendit la main.
— Dong-dong, me répondit-il en se courbant fort poliment et serrant ma dextre.
— Dong-dong ? lui demandai-je en lui montrant mon pouce pour m’enquérir de sa forme.
Il fit des vagues avec sa main en chahutant ses épaules. Ah ! Il n’allait pas parfaitement bien. Des soucis ? Lesquels. Voyons… Comment moduler un dong-dong pour le lui demander ? De quels gestes m’aider ?
— Dong-dong euh… bobo (grimace de douleur) où ? la tête, les pieds, le ventre (gestes) ?
— Dong-dong (non non).
— Ah ! Autre chose. Euh… Dong-dong (gros soupirs) d’amour (main sur la poitrine avec yeux de cocker) ?
— Dong… dong… dong… dong… (Gros soupirs aussi).

J’avais trouvé ! Mon Martien souffrait d’un chagrin d’amour.
J’étais fasciné par la rapidité avec laquelle nous étions entrés en communication. J’avais maintenant envie d’en savoir plus.
— Comment elle s’appelle ? Mais ! Tu es bien petit pour souffrir d’une peine de cœur.
— Dong-dong ?
— Ah ! Zut ! comment dit-on ça en dong-dong ?
Je me concentrai. Me lançai :
— Dong-dong ? (gestes pour esquisser la silhouette d’une fille).
— Dong-dong ! (acquiescements).
— Bon, c’est une fille. Mais son nom ? Son… dong-dong ? Moi Jean. Toi Dong-dong, mais elle ?
— Dong-dong ! me dit-il avec un franc sourire.
— Ah oui ! Bien sûr ! Elle ne pouvait s’appeler que comme ça ! Ben dis donc, pour vous faire parvenir le courrier, les facteurs, ils doivent avoir du boulot chez vous, non ?
— Dong-dong ?
— Euh ! Non ! Impossible de traduire ! Humour ! Humour ! Comment faites-vous pour l’humour ? Pour faire rire ? Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Il me contempla. Mon exercice dut être communicatif puisqu’il partit dans une quinte de dong-dong à lui emplir les yeux de larmes. Je fus ravi. Je le relançai :
— Et ta dong-dong (la fille), elle est (doigts de la main gauche qui tapent perpendiculairement sur le poignet de la droite qui s’agite de haut en bas) dong-dong (partie) ?
— Dong-dong, me répondit-il en faisant la moue et en baissant le nez.
— C’est triste, ça !
— Dong-dong ?
— Qu’est-ce que tu peux faire ? Dong-dong, mon gars… je dong-dong sèche (lippe impuissante). Ah si ! Écris-lui une lettre !
— Dong-dong ?
— Une dong-dong !
Prenant l’allure la plus inspirée qui soit, je calligraphiai l’air d’une écriture imaginaire en donnant à mes gestes une emphase toute romantique. J’accompagnai mon mime d’une chansonnette qui rythmait mes accents et mes points à la ligne. Lorsque j’eus fini, il me fit signe de ne plus bouger. Il relut ce que j’avais écrit dans l’air et sembla s’efforcer de s’en souvenir. Lorsqu’il eut terminé, il m’invita d’un geste précis à tout effacer. Ce que je fis en un tournemain.
— Dong-dong, me dit-il.
— De rien ! À ton service.

Je passais une bonne partie de la nuit à parler avec lui. Peu à peu, je me rendis compte que ses dong-dong, au début de notre rencontre si uniformes et si semblables, contenait chacun un sens particulier qu’il signifiait d’une intonation à chaque fois spécifique, l’atténuant ou l’amplifiant, l’allongeant ou l’abrégeant, en espaçant les termes ou en les enchaînant, lui ajoutant écho ou vibrations. Nous eûmes de moins en moins recours à des gestes pour nous comprendre. J’étais un assez bon élève.
Il venait donc de la planète Dong-dong, né d’un père dong-dong et d’une mère pareille. Le 18 dong-dong de l’année dong-dong, il prit place à bord d’un dong-dong alors qu’il n’avait pas son dong-dong de dong-dong. Dong-dong ! Tout ça pour un dong-dong avec sa petite dong-dong ! Il s’est dong-dongué par le plus grand des dong-dong à la station dong-dong où il m’a dong-dongué. Nous avons beaucoup dong-dongué, de dong-dong et d’autres dong-dong.
Dong-dongué par son dong-dong, il s’est dong-dongué près de moi, sa dong-dong sur mes dong-dong. Je le dong-donguais en lui dong-donguant doucement les dong-dong. Dong-dongué, je me dong-donguais aussi.

Je me dong-donguai en sursaut à six dong-dong du dong-dong. Oh ! Dong-dong ! Il était dong-dongué ! Je dong-donguais partout. Dong-dong ! Il avait bel et bien dong-dongué. J’en fus tout dong-dong.
Dong-donguement, je dong-donguai chez moi. Ma dong-dong m’endong-dongua ! Elle me dong-dongua mille dong-dong. Pour sûr, elle était dong-dong ! Elle dong-donguait que j’avais eu une dong-dong avec une dong-dong ! Moi ! Avec une dong-dong !
Je me dong-donguais… je me dong-donguais… en serrant les dong-dong. Puis, à bout de dong-dong, je lui dong-donguai :
— Dong-dong ! Dong-dong… dong ! Dong-dong, dong-dong ! Dong-dong dong-dong ? Dong-dong dong-dong dong… Dong-dong (dong-dong); dong-dong dong-dong. Dong-dong…dong… (Et j’en dong-dong !)
– Non mais ! Inventer des histoires pareilles ! Ah ! Il va falloir que tu trouves autre chose.