Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

scène théâtre

C’était il y a presque quarante ans.
C’était hier.

Assis sur un tabouret face à une paillasse carrelée, vêtu d’une blouse blanche, le nez plus volontiers collé à la fenêtre que sur mes coupelles, des heures sans fin, un boulot ennuyeux de laborantin, je vérifiais la pureté du beurre, en détectais les souillures. Après prélèvement dans la production de la veille, j’auscultais sa qualité, mesurais sa teneur en acide butyrique, notais les résultats sur des imprimés destinés aux services de l’hygiène.
Dans une cage de verre surplombant les barattes, je procédais aussi aux analyses d’humidité. Les mottes arrivaient jusqu’à moi sur un monte-charge. J’en chauffais des morceaux sur un bec Bunsen. Quand il y avait trop d’eau ou pas assez, je brandissais une ardoise sur laquelle j’inscrivais les pourcentages d’humidité pour les ouvriers d’en bas. Ils corrigeaient le coefficient d’adjonction d’eau sur leurs machines. Des fois, pour me marrer, j’inscrivais de faux chiffres. En bas, ils ne comprenaient plus rien, s’agitaient autour des machines, les déréglaient. Je gagnais ma croûte. Si j’osais, je dirais que je faisais mon beurre. Je m’y ennuyais ferme dans cette usine qui reniflait le babeurre et le lait caillé. J’attendais…

Un beau matin, c’est arrivé. J’ai balancé ma blouse blanche pour un costume de scène.

D’où me venait ma passion pour le théâtre ?
Je devais avoir sept ou huit ans. Un soir, devant la télévision, j’assistai à un numéro de « transformiste » de Gérard Séty qui se produisait, si ma mémoire est bonne, au Caveau de la République. Impressionnant ! Que ne peut-on faire avec l’aide de modestes accessoires ! Rien qu’avec sa veste, en la tournant et retournant, en la tordant et retordant, en s’en faisant mille vêtures ou accessoires — ajoutez-y quelques postures travaillées et autant de grimaces —, il « devenait » une myriade de personnages.
Après l’émission, je chipai deux serviettes de table et filai dans ma chambre. J’imitai l’artiste, me transformai tour à tour en cheikh arabe, danseuse du ventre, gangster, pirate borgne, rien qu’avec le secours de mes deux serviettes subtilement jetées sur moi comme le trait de crayon d’un caricaturiste sur une feuille de papier.
Ce fut donc le déclic. Je décidai de devenir comédien. Je ne devais pas être nul puisque tous les ans, à l’école, j’héritais du rôle-titre pour les saynètes de fin d’année. Les maîtres m’auraient bien confié tous les personnages tellement j’étais bon. Je gagnais tous les premiers prix à la distribution des rôles.
Au lycée, il y eut la troupe. Superbe ! Je suis Rodrigue, raclant le sol de son fourreau mal arrimé. Malgré le handicap je récite sans faillir Le combat contre les Maures. Je suis Scapin. La Reine Morte me laisse amoureux d’Inès de Castro, bien plus grande que moi, piètre comédienne mais pourvue des yeux de l’amoureuse de Peynet.
L’année de mon bac, je joue Meurtre en fa-dièse d’après Boileau-Narcejac. On fait un tabac. Dix représentations au lieu des trois prévues ! La mère d’une amie, époustouflée, me rejoint dans mon vestiaire après le spectacle.
— Vous êtes remarquablement doué. Vous devriez en faire votre métier.
Je commence à y penser, flatté.

Bachelier de frais, je pris une place de surveillant d’internat. Ce petit boulot me permit de gagner ma vie sans faire d’études mais du théâtre. Des mois de plaisir. Quelques-uns des spectacles que je me risquais à fabriquer moi-même commencèrent à avoir de l’allure.
Je me cantonnais dans le classique et le boulevard : environnement et culture obligeaient. Je m’y sentais chez moi, m’y amusais. Un doigt de Marc-Gilbert Sauvageon ou d’André Roussin – Ah ! La petite Hutte ! — pour deux de Molière.

J’écrivis à la Compagnie de l’Aurore, une troupe d’assez bonne réputation dans la région. Je leur proposai ma candidature. Pas de réponse. Alors j’envisageai de partir, de « monter à Paris », de passer des auditions, de galérer dans des petits boulots jusqu’à ce qu’au détour d’une figuration on ait le nez de détecter Don Juan perçant sous le hallebardier. Mais je n’en ai rien fait. Je me suis persuadé que si j’étais vraiment génial, l’occasion de le démontrer arriverait d’elle-même.

Un contrôle de l’Éducation nationale, enfin surprise par mon compteur d’unités de valeur toujours à zéro, ne me permit pas de remplir un nouveau formulaire d’inscription pour une troisième première année.
Je décortiquais donc les petites annonces. L’une proposait ce travail de laborantin à deux pas du lycée d’où je venais d’être viré. Le boulot, exclusivement de matinée, me laissa tout le temps nécessaire pour monter avec mes anciens complices du lycée L’invitation au château de Jean Anouilh.
Voilà. Nous approchons du véritable début de mon étrange aventure.

Lors d’une rencontre régionale de troupes d’amateurs, nous présentâmes un extrait de la pièce. J’y fus remarqué dans le rôle difficile des jumeaux dans lesquels je passais l’espace d’un tour en coulisse de la morgue dominatrice de l’un (Horace) à la fragilité exacerbée de l’autre (Frédéric).

Le conseiller départemental d’art dramatique m’approcha. Son visage de vieux beau empoissé par le gras de ses cheveux rares, longs, blancs, me suggéra un Léo Ferré sans trop d’hygiène.
En premier lieu, il me reprocha le choix d’un auteur réactionnaire. Je ne compris pas la subtilité de la réprimande. J’ignorais que le théâtre était inféodé à des points de vue politicards !
Prudent, restant sur une ambitieuse réserve, je pris un air pénétré, me tus, souleva simplement les épaules en serrant son bras comme celui d’un juge auprès de qui j’aurais plaidé l’innocence.
Il me parla de Beckett. Je ne connaissais pas, fis « oui oui », la mine inspirée. Il m’offrit un whisky. Jamais bu. Goût de carton.
Il me proposa une audition. Goût de miel le whisky au Beckett !
Le marché fut limpide : si l’audition s’avérait bonne, c’était l’embauche pour un an dans une compagnie qu’il bricolait à coups de subventions.
Ouah ! La surprise ! Un autre Beckett please ! Le pied !
Le pied… Ce fut le jour du test que j’entendis cette expression pour la première fois. Je crus deviner que la prise d’un pied masquait une jouissance inconnue que je me promis de découvrir.
Après l’audition et six mois d’usine à beurre, ce fut donc le miracle. Du moins le croyais-je…

— « Paix, messeigneurs, paix ! Croyez-en ma longue expérience. Nul besoin de cette vaine flatterie dont le souffle pernicieux attise la moindre étincelle de vice pour la transformer en brasier. Les rois ont surtout besoin d’une critique saine et respectueuse ; celle qui convient à l’homme faillible qu’ils demeurent. Pardonnez-moi-z-ou châtiez-moi Seigneur ! Voyez, je suis à vos genoux. Je ne peux pas tomber plus bas ! »
— La liaison ! Reprends bordel !
Le metteur en scène, Tête d’Abscons, avait piqué une crise en secouant avec ulcération sa tignasse frisée. On l’appelait aussi Jus de Chique, en référence à la complexité de ses péroraisons. Mais on le craignait, alors on la bouclait et on obtempérait.
J’ai donc ravalé ma contrariété et me suis ingénié à la chiader ma réplique d’Hélicanus. Les bras écartés en signe de dépit, de l’humilité dans un regard de toutou modeste lancé au seigneur, peu d’emphase, un aboiement uniforme mais ferme seyant au docte conseiller de Périclès, Prince de Tyr. Dans les praticables du gymnase transformé en théâtre, j’en ai bavé à jouer simplement, à « y » mettre de la discrétion, à ne pas céder à la tentation d’en rajouter, de transformer ce saint-bernard d’Hélicanus en dogue.
Pour cette scène-là, seule une voûte de toile dorée habillait la nudité des tubulures. Ainsi, par la seule grâce du texte de Shakespeare et du jeu des comédiens, était-on sensé pénétrer au cœur d’un conseil princier et non, comme certains ignares de mon acabit se plaisaient à en défendre (discrètement) l’hypothèse, sur un vulgaire échafaudage pour ouvriers affairés à un ravalement !

— C’est bon. Mais ta liaison bordel !
Les autres avaient ri. Un peu vexé, j’avais tiré sur ma toge puis repris, pris de nouveau l’âge du monseigneur, sa sagesse politicienne, sa mesure, sa pondération, sa mine de chien battu et déjoué le piège du « zou ».
Cléon et Dyonisa m’observaient. Ah ! Dyonisa ! Fichue femelle gainée dans un fourreau d’argent. Je lorgnais ses gencives souvent à vif lorsqu’elle retroussait ses babines. Alors ce « zou ». Quelle honte ! Quel prétexte offert pour une volée de rires.
Il n’y avait pas que Cléon et Dyonisa. Il y avait la troupe. Qui se fendait la pipe. Zou ! En pleine répétition générale ! Jo, le décorateur, cessa de revisser un tenon de la plate-forme mobile pour rigoler à l’aise. Zou ! Miche, la chorégraphe, en spécialiste, concrétisa sa rigolade de deux toupies moqueuses. Zou ! Gervais, le musicien trop pénétré pour que son génie s’exprimât modestement, se gaussait avec ostentation.
Tous firent cause commune pour se moquer de moi en improvisant la « scie du zou ».
Je m’étais quand même fendu d’un sourire forcé de cinq millimètres, de quoi sauver la face.
Comme on le devine, ce pauvre jeune homme perdu que j’étais après un mois de répétition ne manifestait qu’un entrain fort relatif à l’exercice de son nouveau métier. Oui mais Dyonisa…
Reprenons par le début. Ah ! Mon arrivée !

C’était un jeudi matin. J’avais voyagé en auto-stop. Dans mes bagages, quelques bouquins parmi mon linge mais surtout, en fond de valise, moi. Moi, Jean-Pierre, fringuant coursier aux allures de percheron du terroir, vingt-deux ans, blond, pas moche, vêtu d’un costume de velours et chaussé de clarks. Moi, une terrible trouille au ventre, traversant la ville, m’arrêtant trois fois pour justifier d’un café mes arrêts dans les toilettes de trois bistros. Moi, lorgnant le château fort du centre-ville transformé en maison d’arrêt. Moi, remontant la rue pavée vers le quartier moyenâgeux où la culture locale s’était concentrée.

Pour ajouter à mon peu de pétulance, février jouait les mars en m’aspergeant d’une giboulée glacée. C’est trempé de la tête aux pieds que je toquai à l’huis de la Maison de la Culture, installée dans l’aile d’un ancien couvent. Quasimodo m’ouvrit. Le gardien ne méritait pas un autre surnom, l’endroit ne méritait pas un autre cerbère. L’homme, cubique, un bras mort abandonné dans la poche droite de son manteau chiné, le cou encordé par une ficelle d’écharpe, la cinquantaine épuisée par une contrariété permanente, deux yeux très noirs posés à proximité immédiate d’un nez accidenté, me concéda une seconde. De son bras valide il m’indiqua la direction. Le plafond voûté du hall d’entrée m’envoyait l’écho de son souffle, le dallage celui de ses pas.
J’arpentai un immense couloir desservant divers ateliers repérés sur les portes aux peintures passées. Derrière leurs vitres dépolies, je devinai quelques artistes peignant ou sculptant. Je crus même apercevoir une paire de fesses qui devait appartenir à un modèle dont, pour ma part, j’eus la médiocre envie d’imaginer un autre usage. C’était assez dans ma nature que de me projeter ce genre de fantasmes. Comme on le verra, confronté à la réalité de leur mise en pratique, je serai moins à mon aise.

— Celle-là, on peut la caresser, elle adore. Pas vrai chérie ?
Elle n’a pas dit non, la mignonne brune aux yeux en amande. Devant les autres comédiens que le metteur en scène me présentait, elle a dodeliné de la tête en disant « faut voir ». J’ai rougi. Tête d’Abscons en rajoutait dans le vocabulaire pour asseoir une forme de suprématie sur l’assistance. Il emprunta à la mythologie la suite de son discours.
— Je suis un Pygmalion, mes Psychés sont des courtisanes… Fortes en croupe !
Il a claqué celle de la fille sans vergogne. Faciès légèrement asiate, pommettes affirmées, gencives prêtes à saillir, un corps apparent sous sa robe collante, la brune était aguichante. Nous étions une quinzaine en rang d’oignon dans l’immense salle surplombée d’une verrière sur laquelle tapait la pluie.
Le conseiller régional d’art dramatique nous rejoignit, nous toisa, nous assura combien il comptait sur notre dévouement à la cause de la culture. Il nous fixa notre premier objectif : monter et jouer Périclès, Prince de Tyr, d’ici la fin mars.
Resté seul dans un coin de la salle, non loin d’une estrade montée sur des agglos, j’observais les regroupements des autres s’opérer. Le monde qui m’environnait m’occasionna un premier choc.

Un monde de cheveux longs. Je me suis trouvé ridicule avec ma coupe au bol. Tintin au pays des hippies ! Un pays sans soutien-gorge où les seins des filles ballottaient, libres, provocants, quelquefois saillaient de chemisiers simplement noués au-dessus des nombrils. Un pays d’épidermes pâles. Rien de commun avec la couleur brique des peaux de chez moi, tannées aux travaux des champs.

— Je vous présente Jean-Pierre, mesdames messieurs. Acteur sans conteste, mais étalon sûrement, comme tout mâle qui se respecte, pas vrai ?
J’ai dû lâcher « ho ho ! » ou quelque chose comme ça. Ma pudeur en a pris un sérieux coup, la pauvre, la midinette, la désuète, la médiévale. Elle, caparaçonnée de remparts dont ma libido ne s’échappait qu’à l’ouverture d’un pont-levis au fonctionnement bien ordonnancé, commandé par une morale encastrée dans le rigoureux donjon de ma tête.
Là, les portes béent. Mai 68 les a forcées, raz de marée libératoire.
Je n’ai pas vu mai 68, moi. Ou j’ai vu autre chose. Une fête provinciale, un prétexte à casse-croûte sur les marches du perron du lycée, des belotes au café au lieu d’aller en cours, des débats insipides avec les faux rivaux de droite sur une société finalement satisfaisante. J’y cherchais avec un peu de perplexité des raisons de me révolter mais n’en trouvais pas. Difficile période que celle où l’on est obligé de s’inventer des urticaires intellectuelles. Heureusement que les images de Paris nous parvenaient. CRS — SS ! Cela me permettait des rébellions par procuration. La cervelle de la France battait à Paris. Je vivais dans son petit orteil.

Quand Pygmalion me regardait, je baissais les yeux. Je me sentis déplacé, à côté, de côté, d’ailleurs. Immédiatement. Impression de hiatus, d’erreur, de mauvais aiguillage, de fausse route. Envie de fuir, jambes au cou, la main sur la braguette qu’on me forcerait bien un jour. Je fus immergé et submergé, parfumé d’une autre odeur que la mienne, celle d’une humanité différente.
On brisait du tabou, sarcastique, choquant à dessein. Le sexe polarisait les énergies. Les conversations se baguenaudaient sur les préférences sexuelles des dames (vaginales ? clitoridiennes ?), sur les vertus de l’échangisme, sur la sexualité des auteurs dramatiques, sur la parenté entre l’orgasme de la création et celui de la procréation, comme si elles traitaient de la pêche à la mouche ou de la culture des choux-fleurs !
Je m’empourprais fréquemment, bloqué, dépourvu d’aisance.
Parviendrai-je à me mettre à l’unisson de ces vulgarisateurs du mystère de la chair ? Je percevais leurs propos comme la profanation de lieux et moments secrets ou interdits.
Première désillusion. Ainsi ce théâtre, que j’avais quitté classique et vertueux, abritait-il un microcosme que j’osais qualifier de dépravé. « Dépravé », oui, le mot me vint.
Mais je me taisais. Je ne disposais d’aucun argument pour faire valoir mon point de vue. Je n’étais d’ailleurs pas certain d’en avoir un. Un point de vue se fonde sur une appréciation distanciée du sujet. J’en étais incapable. Je mesurais bien ma pitoyable insuffisance de réflexion.

Initiation à la décoration. Le premier exercice consiste à fabriquer une maquette de décor pour illustrer une scène de La Cantatrice chauve. Le lit qui ne s’impose pas prend la forme d’un vagin en polystyrène. Le seul bénéfice que je tire de l’épisode est que j’apprends comment « c’est » fait…
Deuxième exercice : l’illustration de La guerre de Troie n’aura pas lieu. Autre maquette. Le cheval prend la forme d’un pénis à l’érection impressionnante dont les testicules collés à la Sécotine s’ouvrent pour libérer des assiégeants armés de flagelles.
Je peine à mettre mes doigts dans ces symboles.

Je partageais une chambre à deux lits avec un autre comédien, Bobo, un breton chevelu dont je ne connaissais encore rien sinon qu’il ne me ressemblait en aucun point. J’étais blond, lui était brun ; je rangeais mes affaires, lui les laissait en tas ; je me couchais de bonne heure, lui était toujours de sortie ; il était poilu, j’étais glabre ; il s’habillait de frusques fleuries, je me cantonnais dans la sobriété vestimentaire.
Je dors. Je me réveille. Ça fait un bruit de coquillettes qu’on touille. Je tourne la tête vers le lit d’à côté. J’allume la lampe. La brune asiate me sourit en découvrant ses gencives tout en continuant ses va-et-vient, lèvres mordues par l’attente. À califourchon sur mon voisin de chambre, elle le chevauche ardemment. Bobo me fait un signe de la main. Coucou, c’est nous ! Ça baigne !
Je ne supporte pas la scène. Je ne suis pas un voyeur. Je sors en pyjama, la honte à fleur de peau. Rayé le pyjama ! Je passe la nuit dans le couloir.

Refoulant ma gêne, je fis pourtant l’effort devant les autres de paraître à l’aise. D’autant que la brunette était vraiment très aguichante. Je la trouvai de plus en plus mal assortie à mon voisin hippy enrubanné, poilu de partout, du menton à l’entrejambe, trop hirsute pour ne pas irriter la peau diaphane de son amazone.
Je me sentis pousser une âme de preux chevalier, élu pour tirer de l’ornière la rosière perdue. J’envisageai de lui faire comprendre la pureté de mes intentions. Pour montrer ma différence et parce que j’en étais amoureux. Il lui fallait un rural, un fidèle, à cette petite, un vertueux qui ne confonde pas le plaisir et la vertu immaculée de mon amour.

Les répétitions de Périclès, prince de Tyr commencèrent. Mon initiation à l’art dramatique également. Je compris bien vite la différence d’avec le théâtre.
Première surprise. Ils ont tué les souffleurs ! Interdit de tomber en panne de réplique ! Il faut assumer son trou de mémoire sans le recours de celui du souffleur. Petite angoisse. Unique solution : connaître son texte sur le bout des doigts. Conséquence : on est seul avec soi, sans complice, l’épreuve est individuelle…

Tête d’Abscons portait en permanence une serviette de toilette autour du cou. Manager de méninges, souvent en transes, il s’épongeait le visage fréquemment. Personne n’en riait. Il était pourtant grotesque. Il expliquait la scène travaillée à grand renfort de mots compliqués : contexte, concept, relationnel, suggestif, novation. Novation. C’était son mot. Je le soupçonnais de s’en gargariser pour s’en convaincre. Je le détestais rapidement. Il s’appropriait chacun d’entre nous, en faisait sa chose. Il nous plaçait, nous touchait, nous réglait, nous modelait, interdisait toute improvisation. Pour me venger, je le surnommai donc Tête d’Abscons puis Jus de chique. Modeste rébellion !
Je n’eus plus le choix de mes gestes, de mes intonations, comme avant. Je me sentis à poils. Robot, imitateur, désossé, contraint à jouer sans plaisir, esclave d’un dictateur infatigable. Je me surpris pourtant à sortir de ma contrariété des petits chefs-d’œuvre de tirades ou d’attitudes, salués par le maître pour leur exactitude.

Et l’autre abruti qui hurle en s’épongeant pour que je m’écarte de vingt centimètres lors de ma scène avec le patron des pêcheurs, joué par Bobo, celui qui… avec mon asiate. Et je le fais en opinant docilement du bonnet! Pourquoi j’obtempère ? Pourquoi ? Je m’accroche parce que je suis persuadé qu’il faut en passer par là pour être bon. Être bon ! Voilà pourquoi j’obéis.
Chaque réplique est décortiquée, analysée, souvent de manière emphatique par Jus de Chique qui argumente, explique ce qu’on peut y lire, en faire. Shakespeare est autopsié. Derrière le moindre mot se cache un monceau de détails écornant le sens premier. Ainsi refaçonné, il peut en devenir quasiment un autre, ce qui implique de le jouer dans un registre différent de celui qu’intuitivement on pouvait imaginer, « en rupture » dit le maître.
— Putain ! au niveau du vécu, jouez ça à la limite, bordeeel !
Cours d’art dramatique, leçon de théâtre, devoir de comédie, interrogation orale, physique : j’y mets plus de raison que de cœur comme si le jeu était devenu une matière au programme d’un examen.
Je me compare. Comment font les autres ? La blonde Sophie ne semble pas très heureuse. Elle doit venir de la cambrousse aussi. Elle se retient de protester. Évelyne, plate comme un page, et Jane, une Anglaise à la tignasse plantée de papillotes écossaises, répètent leur danse avec Miche la chorégraphe. Miche est toujours malade du ventre. Tous les matins, elle dit qu’elle a ses règles. Ça me choque.

Son objectif du moment : figurer par la danse une tempête qui chavirera le bateau de Périclès. Pénétrée, Miche. Elle nous convainc de simuler l’écume par la grâce de nos bras. Le résultat n’est pas à la hauteur de ses ambitions. Miche demande conseil à Gervais le musicien. Il a une idée. On nous réunit. Nous sommes une vingtaine, techniciens compris, dont cinq salariés, dont moi, encore une raison pour ne pas regimber. Je suis un privilégié jalousé.
Gervais prétend ressembler à Berlioz. Pauvre Berlioz. Il soutient que pour renforcer l’impact de la vague, il lui faut un fond sonore. Bobo ose suggérer un « air un peu bordélique » de Wagner. Gervais fait « pfff » !
— Faut une panique de mouettes, voilà !
Nous ferons donc les mouettes ! Nous faisons les mouettes ! En cinq minutes, Berlioz a écrit trois partitions sur lesquelles sont jetés des hiiiii ! plus ou moins espacés au milieu de croches et de soupirs entrelacés. Par groupe de cinq, nous hurlons des hiiii ! hiiii ! hiiii ! Je me surprends à pousser mes hiiiii ! sous la baguette exigeante d’un Berlioz concentré. Les autres piaillent aussi. Mieux vaut ne pas se regarder. Sans doute suis-je trop fier ? Je vis l’épisode comme une humiliation. On accepte tout sans rechigner. On reprend cent fois la pause ou la réplique pour un écart d’un centimètre où pour une répartie trop rapide d’une seconde.

Bobo le Breton jouait Périclès le jour et baisait mon asiate la nuit. Il était deux fois bon. Je voulais le dépasser. La rigueur régnait sur scène, la liberté dans les coulisses. Je rêvais d’inverser les facteurs.
Mais j’acceptais le déphasage. J’étais tellement accroché à ma double ambition, battre le Breton, me montrer meilleur que lui dans le jeu et lui piquer sa cavalière.
La brune s’appelait Nadège et jouait Dyonisa, femme trop offerte à Cléon quand elle écartait les jambes dans une scène ambiguë. Dieu soit loué, Cléon était homosexuel. Un rival de moins. C’était ma première rencontre avec un homo déclaré. Rien contre mais je ne savais ni quoi en penser ni quoi en dire.
De jour en jour, je m’enhardis. J’approchais Dyonisa-Nadège. Elle discutait théâtre mais dans un langage que je ne comprenais pas. Je n’osais pas lui avouer mon inculture. J’imaginais l’effet si je me lançais dans une apologie de Treize à table !

Fébrilité pour la première de Périclès. Dans la salle de sports, six espaces scéniques fixes : le palais du Prince, le bateau, la plage, la loge pour le tournoi, le bordel, le palais de Cléon ; entre eux, deux chariots sur lesquels glissent les personnages figés pour apparaître et disparaître au beau milieu de spectateurs désorientés. Le tout ressemble à un immense Mécano. L’époque est à la quête du paradoxe, et, plus vraisemblablement, du jamais vu.
Tout ceci fut bien évidemment pensé par Tête d’Abscons qui ne nous posa même pas la question de savoir si nous étions choqués de patauger dans la dyslexie culturelle, un pied dans l’Antiquité, un pied dans le futurisme.

Je me distinguai dans le personnage d’Hélicanus, le discret conseiller du Prince. Rôle difficile où le jeu devait se montrer précis. Je me bridais, je combattais mes envies d’en rajouter, je traduisais des sentiments forts par des attitudes modestes, je clamais bas des propos lucides dont la force résidait dans la justesse plus que dans le volume. J’évitais le piège du « zou ».
Je jouais aussi Boult, le tenancier d’un bordel où l’héroïne était enfermée. J’héritai de ce personnage supplémentaire en remplacement d’un acteur jugé trop médiocre. J’en fus fier (ce n’est pas rien de le dire). Boult était un manant, faux jeton, obséquieux envers les princes, son personnage naissait surtout des gestes qui l’animaient, onctuosité, courbettes trop amples, sourires trop larges, descente d’escalier empressée.
Je passais d’Hélicanus à Boult. Une fois raide une fois tordu, respectable puis détestable. Je me trouvais bon. On me trouvait bon. Dyonisa m’observait. Un sourire retroussait ses lèvres.
J’allais donc pouvoir continuer de gravir les marches d’une célébrité naissante. Le choc du départ s’était un peu estompé. Je rentrais dans le moule. Je me risquais même à une petite aventure avec une costumière. Elle se prénommait Hélène. Prude, grassouillette, simple, la cousette m’occupa les mains sans complication, sans désordre ni déballage. Nous faisions l’amour normalement. Dans le noir et en silence. Mais Dyonisa veillait en moi.

Je tourne autour. Mes cercles s’amenuisent. C’est fini avec le Breton. Sûrement parce qu’elle m’a remarqué. Est-elle jalouse d’Hélène ?
Je me méfie d’un cri de victoire trop rapide qui bousillerait les effets de mon approche de sioux. Je la frôle à la « Re », pour « Renaissance », un bistro à la mode où on boit de la « Dab », une bière au nom chic.
Je me répète une déclaration d’amour romantique, pourquoi pas déclamée au clair de lune. J’observe les autres pour voir comment ils font pour se retrouver toujours à deux, jamais les mêmes. Il semble qu’un mot chuchoté à l’oreille suffise pour négocier la botte.
Ce sera à moi de la garder après. Il me faudra du talent. N’en ai-je finalement pas un peu ?

Avant d’aborder le spectacle suivant, Jus de Chique estima que nous devions faire des progrès. Il parlait de professionnaliser la troupe. Il nous estimait faibles dans l’expression. Nous n’exploitions pas suffisamment nos corps ni nos voix. Fâcheux, non ?
À cette fin, il nous fit suivre un stage spécifique axé sur le travail corporel et verbal. Un brillant acteur parisien, assez modestement prétentieux, fut notre initiateur. Il était grand, beau, barbu. Il portait des lunettes d’écaille. De nombreuses filles auront l’occasion d’apprécier son coup de reins. Notamment Miche, un soir où, exceptionnellement, ses menstrues l’avaient abandonnée. Je me persuadais, en dépit d’un bon nombre d’indices contraires, que Dyonisa n’avait pas fait partie de la charrette.

— Il vous faut prendre davantage conscience de votre corps. Le connaître pour vous en affranchir et en user sans retenue. Quand pâte à modeler deviendra, comédien sera…
Il citait souvent l’Actor Studio, une référence. L’inconvénient, pour moi, fut que je découvris mes barrières au moment où on me demandait de les abattre.
Le professeur était plus apprenti sorcier que pédagogue, obsédé par la fin, pingre sur les moyens, ébloui par son imaginaire, aveugle à nos périls. Son enseignement renforça les inhibitions des uns, percuta les barricades des autres.
Premières rébellions : certains refusèrent ses exercices comme voler en croassant, mimer l’arrachement d’un oeil, vrombir dans une ruche… Le ridicule leur fit concrètement peur. Ils n’acceptèrent pas d’abandonner ce qu’ils croyaient être leur dignité dans l’affaire, en se pliant aux caprices du maître. Baluchon sur l’épaule, deux filles désertèrent au bord de la crise de nerfs.

Je commençais à ne plus trouver dans le théâtre qu’une occasion pour briller aux yeux de Dyonisa… et rien d’autre. Ce fut exclusivement pour l’épater que je consentis à me mettre à nu devant les autres dans des stripteases intellectuels, à composer des attitudes authentiques avec autant de talent que ceux qui réussissaient sans les feindre.
Je devins cabot, visai la première place. J’en rajoutais. Je me lançais à corps vraiment perdu dans des improvisations souvent sublimes. J’allai jusqu’à mimer, à la demande du professeur conquis, une copulation avec une chaise.
Les autres, dont Dyonisa, applaudirent, sans doute définitivement conquis par mon talent.
Je réussissais l’extraordinaire exploit de jouer la comédie aux comédiens… et à moi-même.
Pour dire vrai, je fis de réels progrès techniques qui m’aidèrent dans mon cheminement. J’appris le mouvement des yeux qui précède celui de la tête dans le jalonnement d’un regard, je réalisai l’osmose de la voix et du geste, appréciai les effets bénéfiques de la bonne trajectoire d’un bras ou d’une jambe.
Le stage prit fin par un concours de cris, symbole de la connexion définitive de l’être avec sa pulpe.
Bobo monta à la force des bras au sommet d’une échelle, posa son menton sur le dernier échelon, hurla :
— Dieu est mort ! Mais on l’encule quand même !
Miche et Jane simulèrent un viol en poussant des gémissements rauques. Je n’étais pas bien à l’aise. Jus de chique en fut congestionné.
Cléon s’enveloppa de papier d’aluminium et cria:
— Bite en métal !
Je fus perplexe.
Vient mon tour. Je me campe face à mes homologues, roule des yeux effarés. Les prunelles de mon Asiate me percutent. J’ouvre la bouche. Aucun son n’en sort. Je suis muet. Je suis mort ! Surmontant mon mutisme, je mime un cri désespéré dans un silence que je déchire par la violence de ma grimace.
— Le cri du cœur, commentai-je, devant un public sidéré et conquis.
Je vis aux discrets battements de mains de Dyonisa que je venais de réussir la dernière épreuve de mon initiation.

Le soir où je m’approchai d’elle, je crois que j’avais globalement l’air d’un con.
Je lui donnai un rendez-vous dans ma chambre que je ne partageais plus, ni avec Bobo, ni avec personne. Le piège me sembla un peu gros. Elle vint quand même.
La voilà. Je suis embarrassé. Je fais des moulinets avec mes bras. Je dis n’importe quoi pour meubler. Dyonisa me fait face. Elle ôte son châle indien. Rien dessous ! Une main sous chaque sein, elle les soulève en tirant la langue. Qu’est devenue ma rosière ? Maman ! J’ai peur ! Elle ne porte même pas de culotte ! Maman !
— Tu veux me titiller la zone érogène ? C’est O.K. Tu me branches. Profite vite, c’est ton tour. Et si tu ne veux pas le laisser passer…
Je craque. Je prétexte un malaise. Je me sauve. J’ai peur des femmes comme ça. Des femmes libres ? L’amour n’est pas une liberté. Le théâtre non plus.

Je bouclai ma valise dans l’heure, écrivis un mot d’excuse à Tête d’Abscons. Personne ne me vit me carapater.
Qu’ai-je fui ? La femme, le théâtre ou moi-même ? Je n’en sais rien encore.

C’était il y a presque quarante ans.
C’était hier.
Dans quinze jours, je prends ma retraite de chef laborantin à la beurrerie.