Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Alors que mon TGV quitte Paris, je commence à relire les lettres que l’inconnu m’a envoyées, une bonne cinquantaine au total, toutes dactylographiées.

Elles me tiennent compagnie depuis deux ans, m’ont occupé l’esprit, maintenue à flots, forcée à l’exercice salutaire de l’écriture. De mois en mois, peu à peu, nos mots nous ont donné envie de nous rapprocher. Notre correspondance a commencé à la suite d’une petite annonce lue dans Libé.
Ducon venait de me quitter après dix ans de vie commune.
J’étais désemparée, vidée. On ne dira jamais assez combien une rupture désagrège. Les repères disparaissent d’un seul coup. Tout y passe, jusqu’à l’emploi du temps qui perd son sens. On s’empêtre dans l’inutilité. On s’appauvrit tout en s’engorgeant de ce qu’on ne peut plus partager.
J’éprouvais un mal de chien à ne plus rien offrir ni recevoir, un moindre mot, une moindre réflexion, un moindre signe. Dans l’appartement, tout m’apparaissait trop abondant : sa superficie, le nombre de chaises, de couverts, de livres, la taille du lit, les étagères, les chaînes de télé. Il m’avait tout laissé, n’emportant que deux valises de vêtements. Je ne me sentais pas chez moi parce que ce n’était plus chez nous.
Il m’a quittée sans la haine qui, dit-on, accompagne souvent la rupture.
C’était un soir comme les autres. Il s’était blotti contre moi en s’asseyant sur l’accoudoir de mon fauteuil. J’ai senti ses doigts se crisper sur ma nuque. Il me tira les cheveux jusqu’à ce que je tourne la tête vers lui. Il pleurait doucement. Je le savais sujet à ces légers coups de déprime dont il était friand quand il attendait de moi des assurances renouvelées sur l’intérêt que je portais à sa présence. Je ne m’inquiétai donc pas.
– Pardon. Je n’ai plus la force de te mentir, me dit-il en contenant ses larmes. Je vais te quitter. Je n’aime personne d’autre mais je ne t’aime plus.
Ce fut un instant d’une extrême douceur. Sa sincérité me suffisait, je n’avais pas besoin d’un dessin. Il a fait ses valises en me demandant de ne pas l’aider. Je suis restée assise devant la télé. J’ai refermé la porte derrière lui. Ses pas s’estompèrent dans l’escalier. Un rêve enfui. Un livre fermé. Une mort.
Le lendemain, je commençai à faire mes courses en solitaire en achetant deux fois trop de lait. Alors j’adoptai un chat gris. Je n’étais ni jalouse, ni vexée, ni haineuse. J’étais seule. Je ne savais pas pourquoi.

Le TGV arrive en gare de Lyon-Perrache. Une paire d’heures et ce sera Marseille, notre rendez-vous. Je vais aller prendre un rafraîchissement au bar pour me dénouer l’estomac. Comment est-il, mon anonyme découvert dans Libé ? Il ne s’est jamais décrit dans ses lettres. Pas le moindre indice qui me permettrait d’en esquisser un portrait. Compte tenu de ce qui transparaît quand même de ses mots, je sais que ses goûts correspondent aux miens. J’ai calqué mon attitude sur la sienne. Il ne sait rien de moi, sauf que je vis seule. Nous partageons des livres, des films, des idées. J’ai surtout – devinant je ne sais quel malheur dans ses propos – surtout cherché à lui donner du souffle pour survivre. En retour, j’ai profité du sien.

Quinze jours après le départ de Ducon, je retrouvai un peu d’énergie pour tenter enfin d’en deviner la cause. Problème de sexe ? Avions-nous fait le tour du plaisir ? Ne l’étonnais-je plus ? Jouissait-il sans surprise ? Avait-il envie d’une nouvelle partenaire ? J’aurais compris qu’il en prît une. Aimer, c’est accepter l’alternative d’une souffrance moins inacceptable que la séparation. Incompatibilité d’humeurs ? Nous ne nous étions jamais plus fâchés que le strict minimum utile aux délices des  réconciliations.  Lassitude ? Quelle lassitude ? Je n’avais rien vu venir !  L’avais-je déçu ? En quoi ? Pourquoi ? Je ne trouvais pas.
Le hasard me mit sur la piste alors que je me décidai enfin à faire disparaître tout ce qui me le rappelait trop cruellement. Pourquoi cette brutale envie de faire le vide?  Je commençais à me révolter, enfin, à chercher un refuge dans la colère, à maudire mon sens du pardon. J’en arrivais, avec un gros rire, à me moquer de moi.
– Ben la grosse conne ! Elle va vivre dans un musée ?
Je jetai pêle-mêle sur la moquette, livres, disques et bibelots de Ducon. Les placards béaient. Mon chat en profita pour se glisser dans l’un d’eux qui me servait de bibliothèque. Je m’assis en tailleur face aux souvenirs de Ducon. Ce fut un choc atroce. à les contempler, je le vis mort. Terrible impression. Des ex-voto. Panique. Immédiatement mise en équation. Si je conserve ce qui lui a appartenu, je le tue ! Vite ! Jeter tout ça ! Vite ! Des suées ! Il est peut-être déjà trop tard ! Une course contre la montre ! Un sac ! Deux sacs ! Je ramasse ! Je casse ! J’embrasse ! J’entasse ! Je plonge dans l’escalier ! Je file au local des poubelles ! Je jette ! Ouf ! Plus de reliques ! Il vivra. Il revivra.
Je suis lasse. Je m’endors sur la moquette, assise…
Ducon est vivant. Je le devine. Je l’entends mal mais je l’entends. C’est comme un miaulement qui sortirait d’un placard fermé…
Ce n’était pas Ducon. C’était l’autre chat. Je ne lui ai jamais donné de nom. Le seul auquel j’ai pensé n’aurait pas pu lui appartenir vraiment, il était déjà pris. Et puis on n’appelle pas un chat Ducon. Il est sorti de l’armoire un brin vexé, dédaignant d’un poil contrarié ma tentative d’excuse caressée. Au moment de refermer l’armoire, je m’aperçus que mon matou s’était couché sur un tas de lettres oubliées. Je les pris, les relus. Je compris à leur lecture la faute que j’avais commise.

La vallée du Rhône s’entrouvre vers mon inconnu. Encore une heure de train. Nous avons rendez-vous à midi, au pied du théâtre sur le Vieux port. Il portera, m’a-t-il écrit, un signe tellement distinctif qu’il n’a pas jugé bon de me le préciser. J’ai répondu que je ferai de même.

Ducon et moi, nous nous étions énormément écrit dès notre première rencontre. Il habitait du côté de Toulon et moi près du château de Vincennes. Nous avions tous deux la plume fertile. Il aima la mienne, j’appréciai la sienne. La sienne, un brin touffue, romanesque, pas toujours exacte au rendez-vous de l’orthographe, souvent théâtrale dans le propos, ambiguë, volontiers libertine. La mienne, plus stricte, plus décapante, d’une précision à percer l’âme.
Nous nous fiançâmes par facteurs interposés. Nous voyant peu, nous nous aimâmes par la grâce de nos lettres. Nous avons joui, réellement joui, l’une à Paris, l’autre à Toulon, de nos lectures. Je me suis caressée sous ses mots ; il s’est masturbé dans les miens. Dès que je prenais possession d’une de ses lettres, un désir fou s’emparait de moi. Je la lisais couchée, nue, prête à me faire l’amour.
Nous nous sommes rapprochés l’un de l’autre jusqu’à vivre ensemble. Notre correspondance a continué. Au tout début, ce fut un échange par jour, posté dans notre boîte à lettres. Cela dura six mois, depuis des commentaires sur un film jusqu’à la liste romancée des vides à combler dans le réfrigérateur, en passant par des suggestions détaillées pour le câlin du soir et, le lendemain, des commentaires coquins sur ledit câlin.
Notre assiduité épistolaire s’estompa avec le temps sans que nous y prissions garde. D’autres sensations, d’autres aspirations, d’autres besoins nous sollicitaient, plus immédiats, plus faciles, moins mangeurs de temps ou d’énergie. Mais nous ne prenions pas conscience de laisser perdre ce qui, j’en suis maintenant certaine, allait nous faire défaut plus tard et causer notre fin.
Au bout de deux ans, nous en étions à un courrier hebdomadaire. Seul le plaisir de recevoir encore nous poussait à offrir. J’écrivais pour lui ; il écrivait pour moi. Mais nous n’écrivions plus pour nous.
La cinquième année nous maintint en contact écrit à raison d’un aller et retour mensuel. Nous espacions nos réponses sans que, pour ma part, j’eus réellement l’impression que nous nous lassions. C’était plutôt comme une fatalité, un peu comme la glace qui prend l’eau, l’âge qui prend la vie. D’ailleurs, nulle réaction ne nous effleura l’esprit, nulle rébellion ne nous titilla. Nous n’y pensions même pas. Nous étions, nous croyions que nous étions suffisamment heureux. Nous variions encore les sujets, nous amusions à trafiquer nos styles, jouions du rébus, de la charade.
Heureusement, nos séparations nous permettaient de nous retrouver. Le désir affluait de nouveau, nos mots reprenaient leur consistance d’antan. Nos absences ponctuées par nos lettres nous rapprochaient, mais de moins en moins.
Nous aurions dû nous forcer à toujours nous écrire. Nous aurions dû sentir, dans le déclin de notre correspondance, celui de notre amour.
Je fis dans la nouvelle, tu fis dans le journalisme. Nous n’écrivions plus sur nous-mêmes.
L’ultime piège nous guettait. Nous n’y prenions pas garde. Ni toi, ni moi, égaux devant la faute. Nous achetâmes la télé… J’ai retrouvé la facture. Elle porte la même date que celle de ton dernier courrier…

Voilà pourquoi j’ai sauté sur cette petite annonce: « cherche correspondante pour sortir de mon putain de silence. Écrire D. Marseille, B.P.xxx. »

Pour toutes les raisons que tu imagines, Ducon, j’ai pensé à toi. Au-delà d’un nom qui commence comme le tien, d’une adresse, proche d’où tu habitais, la raison de l’appel me bouleversa. Quelqu’un cherchait à se reconstituer par l’écriture, alors que je venais de constater que c’était par son abandon que nous nous étions détruits ! Imagine ce fol espoir qui s’est emparé de ma plume. J’étais comme une condamnée à qui on donnait l’occasion tout à la fois d’expier sa faute et, qui sait, de la gommer. Le destin passerait-il deux fois les plats ?

Marseille. La foule. Des légionnaires, des Italiens, des Marseillais, des Marseillaises, des accents. J’éprouve un de ces tracs ! Je me force à refouler cet espoir insensé. Non, ce n’est pas possible ! Le rêve n’est pas permis ! Je n’aurais pas dû lui proposer de nous rencontrer, car c’est bien moi qui suis l’instigatrice de ce rendez-vous. Cela dit, il n’était pas obligé d’accepter. Me voici dans le métro. Des dessins naïfs sur les murs. L’heure approche. Comment vais-je le reconnaître si ce n’est pas « lui ». Je veux dire… Tais-toi donc et prépare-toi à un bon gros chagrin. Si c’est un autre, qu’en attends-tu ? De l’amour ? Si c’est lui… Mais non, ce n’est pas possible ! Admettons. Si c’est lui, es-tu prête à une seconde mort ? Parce que, de toute façon, tout recommencera. Après la joie des retrouvailles, tout se désagrégera de nouveau. Et puis, si c’est lui, sera-t-il heureux que ce soit toi ? Toi aussi, tu es une anonyme. T’aurait-il répondu si tu avais donné ton nom ?
Le vieux port. De vieux pêcheurs discutent près de vieux bateaux. Derrière une forêt de mâts, de l’autre côté du bassin, un inconnu m’attend. Dans cinq cents mètres, il prendra forme, il aura un visage.
Je m’arrête. Je pleure sous le soleil. Des poissons brillent dans un panier. Un inconnu qui s’appelle D…….

Un inconnu qui s’appelle peut-être Ducon. Je ne le saurai jamais. J’ai fui.

Mon T.G.V. quitte Marseille pour Paris. Je vivrai donc seule.

  P.-S. Cherche Ducon désespérément