Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Je déteste le tapioca. J’adore le pot-au-feu, surtout accompagné d’énormes cornichons. Je fume après avoir fait du sport. Je me soule parfois et j’en suis bien malade. Je suis friand de la lecture de L’Equipe et de La recherche du temps perdu de Marcel Proust. J’aime les mélodies romantiques et les chansons de carabins.
La guerre me révulse mais j’apprécie la profusion des cuivres et des tambours dans L’ouverture solennelle de Tchaïkovski, une œuvre qui me donne la chair de poule avec ses accents martiaux. Je connais par cœur les paroles du Déserteur de Boris Vian, tout comme celles du Chant du départ et de celui des Partisans.
J’aime l’ordre, la rigueur, je respecte la légitimité de la chose publique tout comme je respecte l’Autre. Mais j’ai horreur de payer mes impôts et, parfois, l’envie me vient de tuer mon semblable quand, au volant de sa berline, il me gratifie d’une queue de poisson !
Je suis un brin égoïste. Quand je donne à quelqu’un, c’est aussi pour la satisfaction de mon propre plaisir.
J’aime, j’adore, je vénère les fesses des dames, surtout celles aux fossettes marquées à la naissance des cuisses, aux contours galbés et dont le V qu’elles forment, naissant de leur réunion au bas des reins, se transforme en un Y prolongé par un sillon de plus en plus secret. Je les regarde quand je peux, tant que je peux, au risque d’une entorse de la pupille ! Mais je suis aussi capable, face à un auditoire approprié, de jouer le père la pudeur.

Docteur, suis-je normal ?
Qui suis-je ?

Probablement un paradoxe ambulant, une extravagance sur pattes, une pulpe bizarre, un conglomérat, un fruit exotique, un animal contrarié par l’émergence de la conscience. Un fruit poussé par la grâce d’une petite graine dans un douillet giron. Mais également un fruit poussé par l’entremise d’autres engrais : la famille, les amitiés, mes tableaux noirs, mes apprentissages, mes amours, mes colères, et, surtout, la mémoire que j’en garde.
Je suis ce que je suis et ce qu’on m’a transmis.
Je suis un homme.
Et je n’aime pas bien ces vérités assénées par les partisans de la prédominance de l’inné sur l’acquis.

Bref, comme l’écrivit Sartre dans Les mots : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »