Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Mes parents possédaient un penchant talentueux pour certaines représentations qu’on a, non sans raison, baptisées « scènes de ménage ». L’emprunt au vocabulaire théâtral ne saurait être fortuit pour qualifier ces moments nécessitant chez qui les jouent un sens aigu de la composition, de l’improvisation, un art de la répartie, un étonnant accommodement avec le ridicule, un attachement à s’enferrer dans le quiproquo, une jubilation à – surtout – ne jamais donner à l’autre le plaisir de s’en sortir.
Leurs assauts gardaient en toute occasion la marque de leur bonne éducation. Jamais d’excès de décibels, jamais non plus de grossièretés ni d’insultes. Plutôt des mots d’une extrême froideur, dans lesquels, enfant, je relevais souvent une profusion de « s » qui, rapidement, me sembla évoquer la lettre la plus redoutable de l’alphabet alors que, dans le même temps, le « p » et le « q » provoquaient chez moi des rires plutôt gras.

Si je ne saisissais qu’insuffisamment le sens des sons qui suintaient lors de leurs assauts assourdis, je compensais ce handicap par une attention particulière envers leurs gestes, plus accessibles et d’une drôlerie à se rouler par terre. Mes parents disposaient d’un formidable arsenal de postures, de mimiques, de grimaces. Plus discrètes, plus actor studio chez mon père qui donnait volontiers dans le tic minimaliste (ah ! ce rictus de la narine gauche !), alors que ma mère jouait de ses bras comme de sémaphores, surtout le droit au bout duquel une main désabusée venait, soit après un ample vol ondulatoire qui figurerait des vagues ou le battement d’ailes déhanché d’une oie sauvage, soit – avec le renfort de son autre main –, le mime d’un violoniste en plein concerto, s’échouer sur sa migraine, en pince sur son nez ou en cataplasme sur son front.
De ces démonstrations bien involontaires de la part de leurs auteurs, je ne perdais pas une miette. Je retins que pour singer une émotion, je pourrais puiser dans l’exemple de la grandiloquence maternelle ou dans celui de la retenue paternelle.

C’est ainsi que j’en vins inconsciemment à sexuer la gestuelle. L’excès fut féminin, la retenue masculine. Je fus d’autant plus convaincu de la pertinence de ma théorie émergente que Caroline, ma sœur, s’ingéniait à la corroborer. À l’instar de notre mère, mais dans un registre moins délicat, elle avait en effet tendance à abuser de ces amples mouvements de bras, eux aussi terminés par une main, mais qui, patatras – que se soit de son dos ou de sa paume –, terminait toujours sa course sur l’une des joues de son petit frère pour la moindre peccadille qui nous opposait. C’était là un comportement bien mesquin et un abus de pouvoir de celle qui n’était après tout que de deux ans mon aînée. Plutôt que de m’en vouloir et de se venger de manière aussi ingrate, elle aurait pu comprendre que c’était sans aucune malignité que je décapitais ses poupées. Si mes relations avec Caroline n’étaient pas toujours au beau fixe, les avis de gros temps entre nous pouvaient la plupart du temps m’être imputés. À son égard, je ne commettais toujours aucun excès en matière de délicatesse. Après lui avoir désossé ses baigneurs, je lui fracassai son épicerie miniature pour en faire la maquette d’un cirque. Elle m’en voulut le temps d’un bourre-pif qui me mit le nez en compote. À n’en pas douter, cette sœur deviendrait un jour boxeuse, ou lutteuse, ou catcheuse, ou karatéka, enfin un de ces métiers d’essence romantique où on ne se laisse pas enquiquiner par le premier petit frère venu.
Parfois, elle me lançait :
– T’es pas un peu zinzin !
Je lui répondais :
– J’ai de qui tenir, non ?

Mais revenons à mes parents. Ils s’adonnaient aussi au soliloque quand, au beau mitan d’une de leurs scènes, l’un ou l’autre rompait pour adresser un aparté au garde-manger ou au poste de TSF sans que l’adversaire l’entendît.
J’en déduisis qu’on pouvait donc parler aux objets, aux meubles, à sa lampe de chevet, à ses chaussures, mais seulement à voix basse et en n’acceptant jamais de trahir ses confidences, même si, en face de vous, quelqu’un de probablement mal intentionné vous enjoignait de répéter ce que vous aviez confié, par exemple, au frigidaire. Si je comprenais bien que la confidence exprimée au frigo n’avait absolument aucune vocation à être répétée à quiconque sous peine de trahison, je m’étonnais quand même de l’entêtement à s’adresser à quelque chose qui ne répondait jamais. Ce n’est que bien plus tard que j’apprendrai que l’essentiel quand on parle, c’est que vos mots arrivent quelque part. Quitte à ce que ce soit « dans » un frigidaire. À celui-ci, moi-même je m’adresserai souvent, comme au seau à charbon, aux pots de confitures, au lavabo.

Je fus surpris par mon père lors d’un de mes apartés au bidet. Il s’inquiéta. Il en parla à ma mère qui se fit également du souci.
Il me fut impossible de leur révéler que je faisais que de les imiter. Ils l’auraient fort mal pris, même si Caroline m’eût sans doute défendu, en dépit des nombreuses raisons qu’elle avait de m’en vouloir.
Soupçonnant chez moi des symptômes relevant de la psychiatrie, ils prirent la décision de m’enfermer dans ma chambre en espérant que ça passerait.

Très rapidement, je me mis à parler à mon Meccano, à mes voitures Dinky Toys, à mes puzzles, mes livres, mes peluches, mon lit, ma commode, mes étagères…
Toute ma chambre y passa, y compris le plafond, le plancher et les murs.
M’adressant à la glace de mon armoire, telle ne fut pas ma surprise quand je vis qu’on me fixait et prononçait dans le même temps les mêmes mots que les miens !
Ma jubilation fut alors à son comble et ma peine de prison me sembla bien légère !