Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

En dépit de mes efforts à rentrer le ventre et de ma prière quotidienne à mes cheveux pour qu’ils ne grisonnent ni ne chutent, force m’est de constater que je ne suis plus «un perdreau de l’année ». L’arthrose me titille : c’est indubitable. Je me remets nettement moins vite qu’avant d’une nuit blanche un peu trop arrosée : c’est incontestable. Si j’implore parfois Cupidon de décocher encore une flèche vers une vénus callipyge, il rate bien souvent sa cible. Qu’y puis-je ? C’est la vie qui va ; c’est le temps qui passe… Et ça n’est pas bien grave. Sauf si…

Sauf si, et cela m’arrive de temps à autre — malgré moi—, je sombre dans la nostalgie couleur sépia du temps révolu. J’y fais alors trempette et m’y sens bien, m’y ressource, m’y régénère, à tel point que, tout au tétouillage du doudou de ma maternelle mélancolie, j’en néglige le présent et, a fortiori, un avenir de plus en plus, pour moi, problématique.

Et, si je n’y prenais pas garde, je deviendrais ainsi, sans m’en rendre vraiment compte, un vieil atrabilaire, acariâtre et rancunier, renfermé dans le donjon de son naguère, de son jadis et de ses « ah ! là là ! de mon temps c’était mieux !». A l’instar de ces illuminés qui prônent la « décroissance », je m’habillerais de peau de bête pour faire réchauffer mon cuissot de diplodocus au… micro-ondes (oui, quand même !).

Ce faisant, j’insulterais l’art et son éternité, la culture et son immortalité, l’homme et son destin de défricheur, coupe-coupe en main pour débroussailler les nouvelles contrées de la connaissance, toujours en éveil, toujours en mouvement. J’insulterais l’espoir.

Bien vieillir, c’est saisir toutes les occasions de renaître. C’est accepter la semaison de nouvelles graines dans son potager. C’est accepter de métisser la vie, de mélanger les couleurs. Bien vieillir, ce n’est pas se cloîtrer dans sa propre jeunesse disparue mais s’ouvrir à celle des autres. Bien vieillir, c’est grandir en humilité, c’est offrir ses rides et celle de ses aïeux, en guise de portée, à la jeunesse pour qu’elle y écrive sa propre musique.