Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

J’en ai écumé des salons du livre ! Et de nature fort différente. Le sujet incitant davantage à l’humour voire à l’ironie qu’aux louanges, je n’évoquerai que les plus originaux, les plus singuliers, les plus improbables, les plus abracadabrantesques. Et quelques rencontres avec des auteurs bien singuliers parfois ! de celles qui vous amusent, vous ébaudissent, de celles qui vous tapent sur le système, vous gavent, vous courent sur le haricot, vous rendent atrabilaire jusqu’à la misanthropie, d’autres parfois qui vous émeuvent.

Je ne parlerai que des salons dont j’ai découvert l’emplacement car, de rares fois, je n’ai pas su « mettre la main dessus » ! Ce fut le cas quand mon GPS, désorienté, perdant la boussole, m’amena dans un champ de betteraves.

Il y a le salon confidentiel, celui dans lequel le nombre d’auteurs est plus important que celui des visiteurs ; c’est souvent dans le même qu’à son terme, n’ayant rien vendu, vous échangez un de vos ouvrages avec un auteur dans la même détresse, troc salutaire qui vous berce de l’illusion de ne point repartir « fanny ». Le salon fourre-tout où les auteurs cohabitent avec un vide-grenier, une exposition de vieilleries, une foire au boudin, un spectacle de majorettes, un numéro de prestidigitation… Le salon rustique où, dans une ancienne cantine, l’envie de la plupart des visiteurs est plus pressante que celle d’acheter un livre puisqu’il est situé sur le chemin des toilettes. Le salon « tout pour ma gueule » où vous êtes conviés à acheter un sandwich à la buvette pendant que les organisateurs font ripaille avec vos droits d’inscription. Le salon « RER aux heures de pointe » où, tant les auteurs sont nombreux et la salle exiguë,  serrés comme des sardines dans une boîte, vous disposez d’un bout de table de 50 centimètres pour présenter vos œuvres, ce qui vous contraint à dédicacer – oui, ça arrive -, les coudes chez le voisin.

Heureusement, vous pouvez jouir de belles rencontres. Je me souviens d’une Castafiore, drapée dans une robe « double-rideau façon La Redoute », bouche chevaline et arrière-train de percheron, éditée chez « baise-couillon.com ». Son livre Comment arriver à réussir sa vie malgré tout, moi j’y ai bien parvenu (je cite de mémoire), qu’elle proposait non sans orgueil à la cantonade, recelait d’aphorismes que même Paulo Coelho n’aurait pas osé écrire. J’en ai lu la quatrième de couverture et me suis dit qu’un sous-titre eût été approprié, par exemple Témoignage d’une gourde analphabète.

J’ai cru également côtoyer une vedette, du moins le pensais-je tant la foule était dense face à lui. La marée de ses fans refluant, j’ai pu m’approcher enfin. L’homme, tout de rusticité paré, proposait quelque chose du genre Entre mon tracteur et elle, je l’ai choisie. Il s’agissait d’un candidat à L’amour est dans le pré, cette émission dans laquelle une animatrice et marieuse met en contact une fille des villes et un gars des champs qui présente souvent une trombine de probable cocu.

Et puis le faux intello, celui qui pense que Céline et la madeleine de Proust sont deux sœurs. Négligé crado, sexagénaire acnéique, puant l’antique sueur, les cheveux luisants de graisse, les lunettes sans doute essuyées avec une tranche de jambon, fâché avec son blanchisseur, des pellicules en veux-tu en voilà sur une veste lustrée, élimée, fatiguée, râpée, chemise à carreaux, pantalons à fleurs, chaussettes blanches et tongs dont l’attache de l’une a lâché. Le voilà donc notre intello de carnaval, proposant un ouvrage intitulé Le Kant à soi et où il décrète remettre en cause les fondements de La critique de la raison pure, base de la pataphysique… pardon, de la métaphysique.

Enfin le poète, forcément au look lamartinien, ou la poétesse, la chevelure flottant comme un grand lys, telle la blanche Ophélie de Rimbaud (qu’ils assassinent). Tous deux adeptes des cui-cui glouglou, ils font la nique à l’hémistiche, proposent des alexandrins à treize pieds, des « la nature arborait son blanc manteau de neige immaculée », des « je l’aimais tellement bien plus qu’il ne m’aimasse », et des « Moi et toi, toi et moi, enfin “nous”, quoi ! ».

Et puis et puis, et puis il y a Frida, qui est belle comme un soleil, qui dit rien, qu’est gênée d’être là, parmi ceux qu’elle croit grands.

Je ne sais pas ce qu’elle a écrit, mais j’achète son livre et, en prime, je reçois un sourire.