Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Quelques semaines après mon arrivée à la maternelle, mon institutrice comprit enfin qu’elle tenait en moi de la graine de star. Il faut dire qu’après une assez brève période d’observation, je ne ménageais pas mes efforts ! Oui, je pris un peu de temps avant de me manifester. Qu’on me comprenne ! Il ne s’agissait pas pour moi de faire n’importe quoi. Bien au contraire. La pire des attitudes eût été de me fondre dans la masse de ces bambins, par là même dans l’anonymat, en copiant leurs peu subtils comportements. Je les observais donc, piqué au milieu de la cour ou sagement assis à ma place dans la salle de classe. Pour tout dire, je les trouvais plutôt bébêtes, dénués de toute envergure, de toute grâce et, par-dessus tout, de toute originalité. Aucun doute possible ! Leurs attitudes grégaires les prédisposaient à embrasser une carrière de travailleur à la chaîne ou de mère au foyer. Pour ma part, je n’avais aucune envie de finir ajusteur fraiseur. Je notais, chez les garçons, une déplorable manie. Ils se battaient souvent, « pour de vrai », sans aucun goût pour la mise en scène, le panache. Le plus entouré se trouvait être le plus costaud, celui qui disposait de la plus belle allonge, du plus bel uppercut, qui fichait la trouille à ceux qui, de plus en plus nombreux, se retrouvaient derrière lui et non plus en face. Le plus lâche des aréopages se prosternait donc devant la force brute à laquelle rarement s’associait un embryon de finesse ou d’intelligence. La problématique était simplissime. Du pur marketing. Comment ravir des parts de marché à ces gaillards, leur piquer leur audience, faire chuter leur audimat au profit du mien ? La réponse, je la trouvai en innovant.

Dans ce monde de bruits, de cris, de courses, de gnons, dans cette volière où mille oiseaux jacassaient sans cesse, dans ce zoo ou mille babouins couinaient en gesticulant, je choisis dans un premier temps de faire « la planche verticale poissonnière». C’est ainsi qu’aujourd’hui je baptise ma technique d’alors qui opposait l’immobilité au mouvement, un peu comme l’antimatière s’oppose a la matière, le feu à la glace, le noir au blanc, les filles aux garçons, ma mère à mon père.

Je me montrai créatif. J’avais noté, lorsque j’allais faire trempette dans la rivière, que parmi les bruyantes mais anonymes gesticulations des baigneurs banals, un vieux monsieur était montré du doigt depuis la rive, tout simplement parce que lui, au beau milieu de ce chambard, il flottait sur le dos, serein, presque immobile, à l’exception de ses deux mains qui ondulaient contre ses flancs, un peu comme les nageoires latérales d’un poisson à l’arrêt. D’où le nom de ma technique qui consista donc à attirer l’attention par mon presque immobilisme et mon silence.

Je fis donc « la planche verticale poissonnière ». Dans la cour de l’école, à l’écart des autres, je me piquai raide pendant toutes les récréations, avec l’air béat d’un poisson satisfait, les bras le long du corps au bout desquels mes mains ondoyaient. Pour compléter la figure, j’ouvrais et fermais la bouche, les yeux clos. J’exécutais une variante horizontale pendant les siestes, en l’occurrence allongé mais les mains et la bouche toujours actifs.

Mon manège finit par intriguer. On me montra du doigt, on vint me voir en se poussant du coude. On se moqua. En dépit des sarcasmes dont je fus l’objet, je continuai vaille que vaille, m’entêtait dans ma presque immobilité. À force de m’observer et, probablement, d’imaginer que mon air extatique devait dissimuler une accession au nirvana, on finit par m’imiter.

Au bout de quelques jours, nous étions tout un banc à faire « la planche verticale poissonnière », au grand étonnement des institutrices et des quelques rares récalcitrants qui frétillaient encore.

Je pris alors une nouvelle pose. Cette fois-ci rampante. Je fis l’anaconda. La cour fut bientôt remplie de reptiles fort poussiéreux ou boueux, selon la météo, à force de se tortiller par terre dans la cour. Leur succédèrent un troupeau d’éléphants, une meute de loups, un vol de colverts, un essaim d’abeilles, un naissain d’huîtres.

Madame Noireau, la directrice, s’inquiéta de ce que son école se transformait en animalerie. Je fus dénoncé par Marius, un de ces cogneurs qui n’avait plus sur qui taper. Le pauvre était grand, fort et bête. Il ne comprit donc pas pourquoi je ne lui tins pas rigueur de sa lâcheté qui me permettait d’accéder enfin à la notoriété. Il ne s’en remettra jamais, errant désormais comme une âme en peine, ses poings devenus inutiles dans le fond de ses poches. Il fit ni plus ni moins une dépression nerveuse. Une déprime de lion miteux, la crinière raplapla, la queue entre les pattes, victime d’une extinction de rugissement et dont les zèbres ou les antilopes désormais se gaussèrent. Le roi perdit bel et bien son trône.

Madame Noireau, décidément contrariée par mon comportement et par l’ascendant que je prenais sur mes congénères – et sans doute aussi sur sa propre autorité, me mit au piquet dans un coin de la cour de récréation, un bonnet d’âne sur la tête.

Cinq minutes plus tard, un troupeau d’ânons, solidaires, ne cessait de braire à l’unisson derrière mon dos.