Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

D’où vient l’expression « passer un savon » ?

Puisque je suis Henri le troubadour et que mon talent consiste à vous divertir, je voudrais vous conter l’historiette qui suit. Elle montre bien comme les femmes sont vives et comment des jeunes et curieux jouvenceaux peuvent donner un drôle de sens à notre belle langue.
Et, si vous pensez que je mens, peut me chaut !

Dame Grisegonelle, femme du métayer Adhémar, palefrenier chez Childeric de Bériouze, de noble lignée, s’occupait pour sa part de l’entretien du linge de la princesse Adélaïde, fille dudit seigneur.

Grisegonelle était une femme de forte corpulente, avec des gros bras, des grosses jambes, une grosse bouille et des grosses fesses. Il lui fallait bien tout ceci pour aller porter le linge sale dans sa bérouette et l’aller laver à une demi-lieue du château, au lavoir du Pont-Percé, niché dans un petit val au bord de la rivière.

Ce jour-là, elle était accompagnée par Gaillardine, sa fille, une jouvencelle d’une quinzaine d’années que la perspective d’une séance de lessive avec sa mère n’inspirait guère, même si le temps du joli mois de mai était au beau et que l’eau ne devait pas être si froide qu’elle le prétendait à Grisegonelle, sa mère. Celle-ci n’était pas dupe de la contrariété de sa fille et savait bien qu’elle aurait préféré courir les prés et les bois avec Ramulf, le jeune blanc-bec qui lui tournait autour sans qu’elle s’en effarouchât !

L’atmosphère était donc à l’orage entre mère et fille. Cette dernière ne cessait de renâcler et avançait en marmonnant à dix pas derrière la bérouette dont la roue couinait comme un cochon à qui on tirerait la queue. Il faut dire que, à la dérobée, la donzelle jetait mille regards autour d’elle pour chercher à poser son œil sur Ramulf dont elle espérait bien qu’il l’avait suivie.

Et c’était vrai. Ramulf, le fils du maréchal ferrant, était bien là, les suivant en se cachant d’arbre en arbre, de fourré en fourré. Il était accompagné de Balot, son fidèle ami, un grand sifflet du genre asticot, mou comme une chiffe et dont on pouvait dire qu’il n’était pas du genre à avoir inventé le fil à couper le beurre. Sa distraction favorite constituait à attraper des chats, noirs de préférence, à les enduire de glu puis à y coller des plumes avant de les balancer dans les cours des fermes ou par les fenêtres des maisons pour effrayer les bonnes gens qui voyaient là une manifestation du diable.

Grisegonelle et Gaillardine arrivèrent enfin au lavoir du Pont-Percé, un édifice bâti en bois de peuplier au bord de la rivière qui gazouillait comme un pinson. Grisegonelle commença à décharger le linge.

– Serait-ce trop demander à ma fille de me prêter la main ?
– Moi, jamais de la vie ! Je me suis habillée de propre ce jour d’hui et…
– Ah ! maugréa la mère. Je ne suis pas d’humeur à supporter tes caprices de midinette énamourée ! Plutôt que de penser à compter fleurette à n’importe quel godelureau. D’autant que celui-là…
– Quoi, celui-là ?
– Eh bien, il n’est pas bien courageux et puis, avec ses boutons plein la figure… Quant à ses cheveux, il doit les laver la semaine des quatre jeudis !
– Quoi ! trépigna Gaillardine. Tu oses médire sur Ramulf ! Je suis sûre que tu es jalouse !
« Et puis, pensa la jeunette, il vaut mieux avoir quelques boutons et des cheveux un peu graisseux plutôt qu’un popotin de percheron », comme celui que sa mère offrait à sa vue, courbée sur son ouvrage.
– Jalouse ! Ah mais ! M’aideras-tu enfin ?! ou faudra-t-il que je te punisse en t’envoyant quelques années au couvent de Mère Ringarde qui saura de dresser le poil et te frotter les côtes ?

Ramulf et Balot s’étaient dissimulés derrière un vieux pan de pierre d’une masure décrépite, à cent pas du lavoir. Mais le mur était trop haut pour voir la scène. Ramulf fit la courte échelle à Balot, qui pesait deux fois moins lourd que lui, et son complice maigrelet lui rapportait ce qu’il voyait ou devinait des échanges entre mère et fille.
– Oh ! ça a l’air de barder entre elles, dit Balot.

Après avoir mouillé son linge à la rivière, Grisegonelle sortit de son tablier un morceau de savon fabriqué à partir de chaux cuite. Elle se préparait à en user pour son linge. Puis, subitement, elle se retourna vers sa fille qui jetait des œillades désespérées pour tenter de détecter la présence de son amoureux.
– Écoute Gaillardine, écoute bien. Tu m’exaspères ! Tu te conduis comme la dernière des petites filles gâtées. Tu n’as aucune conscience du mal que nous nous donnons pour t’élever. Tu n’es qu’une ingrate ! Il faut que tu changes, ou bien… Mais, il fait beau, je suis de bonne humeur, enfin presque… et si tu me donnes un coup de main, je suis prête à te laisser tranquille cette après-midi… si tu vois ce que je veux dire. Tiens, prends ça et lave !

– Mais qu’est-ce qu’elles font, qu’est-ce qu’elles font, s’impatientait Ramulf en soutenant, avec de plus en plus de difficulté, son espion juché maintenant sur ses épaules.
– Je crois bien que la mère vient de passer un savon à la fille, répondit Balot.

Voilà, beaux seigneurs et gentes dames, damoiselles et damoiseaux, ce que moi, Henri le troubadour, à votre grand étonnement je déclare : « Et c’est ainsi que, d’une querelle bien anodine entre une mère et sa fille au bord d’un lavoir, naquit dans notre beau pays de France une surprenante expression !