Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Nous en avions souvent parlé, avec Gérard, de cette mauvaise compagne que François Nourissier, dans son livre Prince des berlingots, avait baptisée avec dérision Miss P., baronne de Parkinson.
Gérard Rabiller, que nombre d’entre nous surnommaient affectueusement Gégé de Pomponne, souffrait également de l’encombrante emprise de cette Miss P., depuis de nombreuses années.
Le dimanche 5 août, la baronne a eu sa peau, alors qu’il avait à peine passé de cap des quatre-vingt printemps.
C’est injuste, inacceptable, intolérable, les belles personnes mériteraient de vivre éternellement. Certes, on pourrait tenter de se consoler en faisant nôtre la formule de René Guy Cadou, le poète vendéen que Gérard aimait tant : « Le temps qui m’est donné que l’amour le prolonge.» Assurément, nous croyons comme toi, l’ami, aux forces de l’esprit et de l’amour qui prolongent en nous l’existence d’un disparu. Mais à l’instant même où nous te perdons, l’argument ne nous convainc plus guère. Ne nous cachons pas derrière les formules : tu vas nous manquer terriblement.
René Guy Cadou… En écrivant ce texte, j’ai sous mes yeux embués le support de la conférence sur le poète instituteur que notre Gégé avait préparée et présentée avec Rolande Pignolet et Claude Koch le jeudi 23 mai 2002. J’y picore une phrase : « La poésie de Cadou, c’est tout d’abord un hymne à la nature et à la vie avec, en prime, l’odeur de l’aubépine dans la haie, un cheval qui vient soudain placer sa tête sur votre poitrine, un train qui passe dans le soir, ou l’écho d’une partie de cartes dans une auberge de rouliers. » Que voilà des mots qui sonnent juste pour définir ce que Gérard aimait par-dessus tout !

C’est dans le cadre champêtre de l’église Saint-Pierre de Pomponne qu’eut lieu, le 14 août, la cérémonie religieuse d’adieu à notre Hector. C’est sous ce nom que Gérard signait ses chroniques « Entre nous », plus d’une trentaine au total, dédiées « aux grand noms de la littérature et aux grands maître du Cercle littéraire des écrivains cheminots », comme l’écrivit José Claveyzolle dans le beau portrait qu’il brossa de lui dans le dévorant n°265, en 2013, et qui précisait : « Il fut aussi l’incontournable rédacteur des rubriques « Jouez avec nous » qui épuisèrent les neurones de nos lecteurs. »
Plus de cent personnes étaient présentes à ses obsèques : famille, amis, ses « petits vieux » aussi. Ainsi nommait-il ses collègues infortunés qui souffraient du même mal que lui et qu’il aida, tant que ses forces le lui permirent, du mieux qu’il put.
Nous étions quelques-uns à représenter le CLEC, dont notre président.
La cérémonie fut chaleureuse. Les cantiques se marièrent aux chansons choisies par la famille, Que serais-je sans toi, Que c’est beau la vie et Aimer à perdre la raison. Nous pouvions en suivre les paroles sur le recueil réalisé par ses proches avec, en première de couverture, un amusant portrait de Gérard en marin de l’Aéronautique, un pompon sur la tête, souvenir d’un service militaire en Bretagne dont il tomba amoureux, plus spécialement de la presqu’île de Crozon où il passa nombre de ses vacances.

Ses enfants et petits-enfants prirent la parole pour louer la gentillesse et la générosité de leur père et grand-père, insistant plus particulièrement sur la tendresse qu’il offrait en permanence à toutes et à tous.
L’émotion monta d’un cran lorsque l’un de ses petits-fils demanda à l’assistance une minute d’applaudissements en l’honneur de son « Papou ». Ils jaillirent du silence, amplifiés par l’écho venu de la voûte.
C’étaient comme des gouttes de pluie tombant sur un pavé d’une ruelle de Cherbourg, où tu es né, Gégé, ou comme des claquements d’ailes de bruants des roseaux en plein marais vendéen, pays des grenouilles et des cagouilles, non loin du village où tu as passé ta jeunesse et rencontré Jeannine qui nous a confié : « Il n’a pas souffert, il s’est endormi paisiblement ».

Cherbourg, la Manche, la Basse-Normandie de ta prime jeunesse, tu l’as célébrée dans Méli-mélo, une enfance normande. Ta terre d’adoption, « ce Far-West de verdure, de haies et de chemins, qu’était encore la Vendée bocagère de cette époque », comme tu l’as écrit, tu l’as commémorée dans Quand j’étais un p’tit loup.
Pour saluer de concert tes deux patries où ton séjour fut bon, tu en as inventé une troisième, La Norvendie, qui est aussi le titre d’un volume qui réunit et enrichit les deux précédents. On peut y lire de ta main, dans l’avant-propos : « Je ne suis pas et ne serai jamais un écrivain, mais simplement quelqu’un qui écrit pour son plaisir et, peut-être, pour le plaisir des autres… » Je ne voudrais pas ergoter, cher Gérard, mais, si ta modestie t’honore, là, tu as tout faux ! Car tu étais un authentique écrivain, un conteur, un passeur humaniste et amical.
J’en veux pour preuve ces petits recueils que tu m’as si gentiment offerts : La bonne nouvelle, Les soleils d’hiver (« raconteries » pour le temps de Noël), Conte de la presqu’île : Le miracle de Park Ar Tri-C’Horn
Tu écrivais en artisan qui prend soin des mots, les alèse, les ajuste, les apparient, au plus près de leur vérité. L’apparente simplicité de ta prose ne pouvait qu’être le fruit d’un long travail accessible à toutes et à tous.
Tu aimais écrire les gens, le terroir, comme ces écrivains de l’école de Brive qui avaient ta préférence : Michelet, Soumy, Bordes, et Viollier bien sûr, un auteur vendéen que tu m’as fait découvrir.

La terre, la voilà qui te reçoit dans le petit cimetière de Pomponne. Le monde autour de toi fait silence. Soudain, venue d’on ne sait où, une chanson. C’est Bourvil et ça dit :

« On peut vivre sans la gloire qui ne prouve rien
Être inconnu dans l’histoire et s’en trouver bien
Mais vivre sans tendresse, il n’en est pas question
Non, non, non, non il n’en est pas question. »

La tendresse, toujours…