Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

En 2002, après plus de quarante tentatives infructueuses, une maison d’édition accepta mon manuscrit intitulé Sous l’aile du Concombre. Je venais de passer le cap de la cinquantaine et, après une dizaine d’années de travail (j’étais très mauvais, faut dire), je touchais enfin au but. J’allais être édité. Et à compte d’éditeur. Oui, parce qu’on a sa petite fierté. Pas question pour moi de céder aux sirènes des ripoux du compte d’auteur, ces vampires malfaisants qui sucent le pognon des romanciers pressés ou naïfs… ou les deux.
Las ! Cet éditeur, dont je tairai le nom – paix à ses cendres ! – s’avéra un goujat de la pire espèce. Dans le trimestre qui suivit la parution de mon roman, l’indélicat, non content de ne pas promouvoir mon bouquin, vira mon directeur d’ouvrage sans sommation. Je présume que c’était pour incompatibilité d’humeur puisque mon directeur d’ouvrage était, lui, un homme intelligent et compétent. Il devint d’ailleurs mon ami ; il l’est toujours. Je pris son parti. Le résultat fut que je disparus du catalogue.
Quelques mois et cent exemplaires vendus plus tard, la boîte coula. Il y a une justice. Il me fallut deux ans pour récupérer mes droits.

J’avais fait une croix sur mon « Concombre » quand, en 2013, par l’intermédiaire d’un ami qui me la recommanda, je rencontrai une éditrice d’apparence joviale et sympathique, même si je sentais chez elle autant d’appétence pour la littérature que moi pour la soupe au tapioca, que je déteste, chacun l’aura compris.
Je lui fis lire mon « Concombre ». Elle accepta de lui donner une nouvelle chance, à la condition que j’en change le titre. J’acceptai, trop heureux de l’aubaine. Naquit ainsi Dans la maison d’en face dans un contexte que je savais défavorable puisque la modeste maison d’édition, dont je tairai le nom – paix à ses cendres ! – ne disposait ni de diffuseur, ni de distributeur. En revanche sa patronne, qui avait la langue bien pendue, le verbe haut et la promesse facile, me convainquit que « son » réseau lui permettait de réussir, malgré ses handicaps, des exploits commerciaux insoupçonnés.
À la condition que j’achète quelques ouvrages, parce que oui, vous comprenez, faut bien amorcer la pompe… Je cédai, moi l’incorruptible (voir plus haut mes considérations sur les escrocs de l’édition). Mal m’en prit ! Je fus grugé jusqu’à la moelle, volé comme au coin d’un bois. D’un naturel pourtant assez calme, je menaçai la virago d’un procès après avoir consulté quelques compères d’écurie et de misère qui, eux aussi, s’étaient fait escroquer.
Quelques mois et cinquante exemplaires vendus plus tard, la boîte coula. Il y a une justice. Il me fallut quelques mois pour récupérer mes droits.

Sinistre et démoralisant retour à la case départ ! Décidément, ce « Concombre », même rebaptisé, était voué à l’échec, à l’enfouissement dans la vase du grand canal littéraire où ont péri tant d’illusions.

Et puis, quinze ans après sa première sortie ratée, trois ans après sa renaissance avortée, je participais en octobre 2016 à une rencontre amicale d’auteurs chez Stéphanie Hérisson, libraire à Montargis, « merveilleuse libraire » devrais-je écrire tant elle se dévoue pour la cause des livres et des auteurs, qu’ils soient petits ou grands.
Et là, ne voilà-t-il pas que je rencontre Sébastien, romancier et éditeur, spécialisé dans « le Noir sous toutes ses couleurs » – c’est son slogan. Il était accompagné de Cécile, en charge notamment de développer une collection « autre » qu’on pourrait résumer comme étant réservée à ce… qui lui plaît, mais pas du Noir.
Prix d’une pulsion prémonitoire, je lui tends mon « Concombre » avec ces quelques mots : « Est-ce que tu crois que ça vaut le coup ? » (Sic)
Trois mois plus tard, je recevais le courriel suivant : « Quelle jolie histoire que celle que tu nous offres là. Par conséquent, si tu le souhaites toujours, c’est avec grand plaisir que je l’inclurai à la Collection Romans de L’Atelier Mosesu. »

Voilà, dans huit jours, mon roman, qui a retrouvé son titre originel, ressort des limbes pour se montrer en librairie. Avec une superbe jaquette, élégant comme un prince.
Cette fois-ci, c’est la bonne ! J’y crois dur comme fer.

Moralité : ne jamais baisser les bras, croire en sa bonne étoile… et rencontrer, enfin, les bonnes personnes !

Merci Cécile, merci Sébastien.

http://www.atelier-mosesu.com/