Henri Girard
Auteur de romans et de nouvelles

Il m’arrive parfois de faire trempette dans ma nostalgie. Est-ce pour m’y complaire ou pour m’y ressourcer, ou les deux à la fois ?
Je suis tombé sur ce texte de Marie Bernard Goepfert, philosophe, et, ma foi, sa lecture m’a permis d’y voir un peu plus clair.

« À une époque où il semble normal, grâce aux progrès incessants de la technologie, d’obtenir tout, même le plus futile, tout de suite ou le plus rapidement possible, les nostalgiques se sentent parfois honteux ou incertains, craignant peut-être d’être taxés de rétrogrades. La nostalgie, ce « regret mélancolique » (Petit Robert), qui nous fait opérer un retour (nostos en grec) en arrière en nous plongeant dans un passé réel ou même imaginé, ne nous détourne-t-elle pas finalement du présent et, chose moins acceptable encore pour notre mentalité pragmatique et technicienne, du futur où il nous revient d’agir ?
Or, quand bien même le passé se serait montré objectivement éblouissant, à quoi bon y retourner en esprit pour le regretter, se complaire dans la douce contemplation de son absence, puisqu’il n’est plus et ne peut revenir ? Et quand bien même encore il nous serait donné de retourner vers l’endroit ou les êtres que nous avons quittés, ce ne serait pas ce passé révolu lui-même, que nous retrouverions, mais un endroit et des êtres changés, rejoints par un être lui-même changé : « (…) l’irrémédiable, nous dit Jankélévitch, ce n’est pas que l’exilé ait quitté la terre natale : l’irrémédiable, c’est que l’exilé ait quitté cette terre natale il y a vingt ans. L’exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu’il était lui-même autrefois quand il l’habitait. » (L’irréversible et la nostalgie). Quant à la nostalgie comprise dans le sens, plus large, d’un « désir insatisfait » (Petit Robert), d’une sorte de regret d’un futur qu’on n’envisage plus comme possible, n’est-elle pas tout aussi stérile, tant qu’elle ne se transforme pas en une action dont l’efficacité fera précisément cesser… la nostalgie ?

S’attarder au passé, pourtant, le considérer avec une douceur teintée d’affection et éventuellement de désir, n’est peut-être pas si stérile que cela. L’insatisfaction quasiment ontologique qui nous caractérise, nous autres humains, ne pourrait-elle pas signifier en effet que nous avons le souvenir de quelque chose de pur, de beau, quelque chose pour lequel nous sommes faits mais dont nous nous trouvons mystérieusement privés ? L’homme, nous dit Pascal, ne souffrirait pas tant de sa misère, s’il n’avait conscience d’avoir perdu quelque chose qui lui revenait. « Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? » (Pensées, 409, Brunschvicg).
Ainsi la nostalgie, non pas d’un petit moment de bonheur comme la vie en procure souvent, mais de quelque chose de plus profond, de « l’innocence, l’étonnement, la pureté de coeur », selon les mots de Matteo dans le très beau roman de Susanna Tamaro, Per sempre, la nostalgie de quelque chose qu’il s’agit de retrouver en même temps que de construire, est peut-être essentielle pour trouver le moyen de « réparer les cœurs » (ibid.). Elle serait alors la recherche en nous de quelque chose d’originel, d’une vocation en quelque sorte, d’une qualité d’être que nous serions appelés à réaliser.
N’est-ce pas une telle nostalgie qu’évoque Saint-Augustin en confessant à Dieu : « Tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais en dehors de moi ! » (Confessions, X, 27)
La nostalgie de choses et d’êtres pourtant irrémédiablement marqués par la finitude et la destruction est peut-être alors l’image d’une nostalgie plus profonde, plus authentique et plus féconde, celle de la conquête de notre véritable identité, de notre destinée. L’une des tâches de la philosophie n’est-elle pas précisément de contribuer, dans la modestie de ses humbles limites, à nous éclairer dans cette recherche, afin que les actions par lesquelles nous construisons le futur ne manquent pas tout simplement de racines ? »